Derrière l’image

On croirait entendre Marguerite Duras dans «Le dernier des métiers».
Photo: Jacques Grenier Le Devoir On croirait entendre Marguerite Duras dans «Le dernier des métiers».

On croyait tout savoir sur elle. Sur la fascination et la détestation qu’elle a exercées de son vivant, que son oeuvre a provoquées. Marguerite Duras, morte le 3 mars 1996 à l’âge de 81 ans, revient en quelque sorte d’entre les morts.

On croirait l’entendre, la voir, dans Le dernier des métiers, qui regroupe les principaux entretiens qu’elle a donnés pour l’écrit, la radio et la télé, entre 1962 et 1991. On retrouve l’écrivaine en train de construire son oeuvre, tandis qu’elle tend de plus en plus au dépouillement dans sa création.

L’impression, dans ces entretiens, d’avoir accès à Marguerite Duras en mouvement, à sa parole vivante. Avec ce que cela comporte d’excès, d’égarements, de contradictions, d’enflure, de mégalomanie, d’égocentrisme. Et de doutes.

Photo: Jacques Grenier Le Devoir On croirait entendre Marguerite Duras dans «Le dernier des métiers».

Du fait des interactions, parfois complices, parfois tendues, avec journalistes et intervieweurs, on mesure aussi le traitement médiatique dont son oeuvre et elle-même ont été l’objet. Raillée à la fin des années 1960, lors de la parution de son livre Détruire, dit-elle (Minuit) et de la sortie de son film du même titre. Puis, à peu près ignorée pendant plusieurs années, avant d’être encensée pour L’amant (Minuit), qui lui vaudra en 1984 le Goncourt, à 70 ans.

Le style Duras

À ce titre, la longue entrevue qu’elle a accordée en direct à Bernard Pivot sur le plateau d’Apostrophes peu après la sortie du roman qui allait la rendre riche et célèbre se révèle une pièce d’anthologie. Marguerite Duras s’y confie avec une franchise désarmante. À propos de son enfance en Indochine, de sa mère folle ruinée par les agents coloniaux qui lui avaient vendu une terre incultivable, de son frère voyou, de son petit frère tant aimé, de son amant chinois… de son mari déporté dans un camp nazi aussi, de la Shoah. Et de son alcoolisme : « Vous savez, on boit parce que Dieu n’existe pas. Il est remplacé par l’alcool. »

Mais c’est sans doute quand Bernard Pivot l’interroge sur son écriture comme telle, sur son style, celui qu’elle adopte dans L’amant, en particulier, que les propos de l’écrivaine sont les plus captivants. Alors qu’il insiste sur le pouvoir de séduction, le magnétisme exercé par le style du roman, elle laisse tomber : « Du style, je ne m’en occupe pas, là. Dans le livre. Je dis les choses comme elles arrivent sur moi. Je fais le geste, oui c’est ça. Comme elles m’attaquent, si vous voulez. Comme elles m’aveuglent. Je pose des mots beaucoup de fois. Des mots d’abord, voyez ? C’est comme si l’étendue de la phrase était ponctuée par la place des mots. Et que par la suite, la phrase s’attache aux mots, les prend et s’accorde à eux comme elle peut. Mais que moi, je m’en occupe infiniment moins que des mots. »

Plus loin, Pivot parle de miracle. Il dit trouver étonnant qu’avec son style « un peu bizarre, un peu singulier », elle en arrive à dire les choses « d’une manière juste, précise, rapide ». Duras parle alors d’écriture courante, de ce qu’elle entend par là : « […] je dirais écriture presque distraite, qui court, qui est plus pressée d’attraper des choses que les dire, voyez-vous. Mais je parle de la crête des mots. C’est une écriture qui courait sur la crête pour aller vite, pour ne pas perdre, parce que quand on écrit, c’est le drame, on oublie tout, tout de suite. Et c’est affreux quelques fois. »

Il faut lire aussi l’entretien que Marguerite Duras a accordé dix ans plus tôt à Jean-Louis Ezine pour Les Nouvelles littéraires. L’intervieweur, limite agressif, lui cherche noise dès le début de l’entretien. Puis, peu à peu, c’est l’écrivaine qui prend le dessus, comme en témoigne l’extrait qui suit.

Ezine : « On ne sait plus très bien qui vous êtes, Marguerite Duras. » Duras : « Tant mieux… » Ezine : « Depuis mai 1968. » Duras : « Pourquoi mai 1968 ? » Ezine : « Vous avez radicalement changé votre manière d’écrire. » Duras : « Vous parlez de Détruire… C’est un livre politique. Qui exprime je crois mai 1968. Il a été pris d’ailleurs comme ça par la jeunesse. » Ezine : « Ce qui m’inquiète, c’est que lorsque vous démolissez, il ne reste aucun projet apparent… »

Et là, Duras de lui river son clou : « […] Ce que je voudrais que vous cassiez, vous par exemple, c’est une certaine habitude d’interrogation, un peu faite, un peu mécanique. “Quelle était votre intention en… ?”, “Qu’entendez-vous par… ?”, “Voulez-vous parler un peu de… ?”, comme si on pouvait parler un peu. On parle ou on se tait. La destruction pour moi est à l’intérieur. Vous le savez d’ailleurs. Ce que je peux vous dire de plus sérieux, c’est que je ne fais plus partie d’aucune formation politique, et que je suis infiniment plus politique qu’avant. Je ne suis pas enfouie sous les mots d’ordre de détails. »

Il y a des redites, bien sûr. On n’est pas obligé de tout lire. On peut choisir. Mais cet ouvrage peut très bien servir de moteur à inspiration, de réservoir à réflexions. Et d’initiation à l’univers de l’écrivaine. Ce qui ressort de l’ensemble des entretiens, c’est à quel point Duras a une parole libre. Et une façon bien à elle de voir le monde, de concevoir notre rapport au monde : « On nous a appris depuis l’enfance que tous nos efforts devaient tendre à trouver un sens à l’existence qu’on mène, à celle qu’on nous propose. Il faut en sortir. Et que ce soit gai. »

La place du désir

On retiendra aussi à quel point l’écriture pour elle a été l’obsession d’une vie. Dès 1964, peu après la sortie de son roman-culte Le ravissementde Lol V. Stein (Gallimard), à la question : « Vous n’êtes jamais fatiguée d’écrire ? », elle répond : « Si. C’est le dernier des métiers. »

Il y a l’écriture, mais il y a la passion aussi, le désir : « La vie d’un écrivain n’existe pas, lâche Duras en 1988. L’écrit remplace tout. Je suis pas allée en Inde, j’ai pas fait le tour du monde, je… La chose devant laquelle je n’ai pas reculé ce sont les aventures, passionnelles. Mais c’est parce qu’elles étaient aussi fortes que les livres, qu’elles finissaient par… et qu’elles se posaient en termes d’urgence, toujours. Le livre peut-être pouvait attendre, mais pas le désir, pas la passion… »

Pour éclairer autrement l’oeuvre de Duras, on lira Tu ne feras pas d’image, d’Anne Élaine Cliche. Ouvrage pointu, universitaire, qui scrute aussi les textes de Nathalie Sarraute et de Pierre Guyotat. Ces trois écrivains, d’emblée considérés comme difficiles, ont en commun, selon l’auteure, « une tonalité pour ne pas dire une violence qui témoigne de la volonté de renoncer à l’image en tant qu’elle voile ou nie le bruissement de la langue et la tension du vivant ».

C’est à la lumière de la psychanalyse et du judaïsme que l’essayiste québécoise analyse leurs créations, leurs processus créateurs. Si l’on sourcille parfois devant ce qui pourrait ressembler à une grille plaquée sur les oeuvres, on retiendra entre autres ceci à propos de Marguerite Duras, de son cinéma décalé, en voix hors champs, poussant l’audace jusqu’à l’écran noir, et de son rapport au désir : « Le renoncement à représenter, d’ailleurs énoncé à plusieurs occasions comme un devoir envers l’intelligence du spectateur, s’impose à Duras dans la mesure où ce qui est visé par son oeuvre, c’est la mise à découvert du désir comme épreuve irréductible, voire indépassable. »

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Le dernier des métiers. Entretiens 1962-1991

Marguerite Duras, textes réunis, transcrits et postafacés par Sophie Bogaert, Seuil, Paris, 2016, 448 pages

Tu ne feras pas d’image

Anne Élaine Cliche Quartanier Montréal, 2016, 380 pages