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Pêcheurs de Terre-Neuve transportant de la morue, octobre 1948.
Photo: Bibliothèques et Archives Canada Mikan 4317247 Pêcheurs de Terre-Neuve transportant de la morue, octobre 1948.

Une saga historique qui ne dirait pas son nom. Qui se présenterait masquée. Servie par une écriture fine, tout en intériorité, autant qu’emportée par l’immensité qui nous dépasse.

Une histoire familiale sur plusieurs générations, mais ramassée, tout en ellipses. Comme si le temps déroulait ses ailes en accéléré. Sans que soit nié pour autant le passage des années, l’importance de la transmission.

Un roman de l’immigration, tout autant que du retour à la terre natale. Un roman de la nature, de la mer. Et du dur labeur, de la misère. Un roman d’amour. Mais traversé par l’appel du large, de la liberté.

Le petit caillou de la mémoire, c’est tout cela en même temps. Mais peut-être surtout une façon de garder vivant un temps révolu pour mieux apercevoir le chemin parcouru.

Photo: Bibliothèque et Archives Canada Pêcheurs de Terre-Neuve transportant de la morue, octobre 1948

Son troisième ouvrage de fiction, la journaliste et globe-trotteuse Monique Durand, collaboratrice occasionnelle au Devoir, Prix Jules-Fournier 2014, l’a dédié à « cette race d’hommes et de femmes en bois dur qui n’existera plus, n’existe déjà plus ». Ajoutant : « Quelque chose de nous s’éteint avec elle. »

Pas de grands héros, de grandes héroïnes qui appartiennent à l’Histoire officielle. Pas d’actes de courage magnifiés. Des gens simples. Qui luttent pour leur survie. Qui triment. Et qui rêvent de liberté. Qui aiment aussi.

Le point focal du récit s’appelle William. Il a 8 ans quand commence l’histoire vers la fin des années 1920, et plus de 80 quand elle se termine. Entre-temps, à coups de plongées dans le passé, on aura remonté jusqu’à ses grands-parents. Et, chemin faisant, on aura aussi vu grandir ses petits-enfants.

Quelques temps morts, parfois. Comme si la tentation d’arrêter le sablier prenait le dessus, pour mieux goûter ce qui ne sera plus. De la nostalgie, beaucoup.

Nostalgie de ce qu’on n’a même pas connu, parfois. Dans le cas de l’un des petits-fils de William, par exemple, qui à 30 ans marche dans les pas de son grand-père. « Je crois qu’il faut avoir un peu vieilli pour s’intéresser à ce qui nous a précédés », note-t-il.

Nostalgie nécessaire à son bien-être, le plus souvent. Dans le cas du grand-père de William, entre autres : « Car la nostalgie, pensait Aimé, n’était pas un sentiment mauvais qu’il fallait chasser sitôt ressenti. Non. C’était le plus humain des sentiments. Et parfois même une grâce qui rendait toute la vie plus précieuse. »

La lignée d’Aimé

Aimé : le grand-père paternel que William n’a pas connu. Grand pêcheur. D’abord pêcheur nomade, parti de sa Bretagne natale pour écumer le Grand Banc de Terre-Neuve de sa morue, à l’époque où les prises s’avéraient encore miraculeuses, avant, bien avant l’arrivée des bateaux-usines, ces « navires bulldozeurs qui ratisseraient le fond des mers et détruiraient tout sur leur passage ».

Aimé qui avait choisi, finalement, de s’établir pour de bon à Terre-Neuve, d’y fonder une famille avec la belle Rose, une sage-femme originaire de La Rochelle. La lignée canadienne pouvait commencer.

Aimé disparu trop tôt, mort noyé dans la quarantaine. Qu’allait faire Rose, toute seule avec deux garçons ? S’établir de l’autre côté du golfe du Saint-Laurent, là où la langue de ses ancêtres était encore vivante. À la Pointe-au-Mélilot, premier village alimenté en électricité dans ce coin d’Amérique.

C’est là qu’est né William, seul garçon et aîné de la famille. À 8 ans, il tue son premier orignal, seul. À 15 ans, il est déjà « fort comme un beu et fin comme un renard ». Heureusement. Parce que son père, qui a perdu son emploi comme tant d’autres lors de la fermeture du moulin à pâtes à papier en pleine crise économique, a baissé les bras : désoeuvré, il boit son gin, du matin au soir.

William est aussi doué à la chasse que son grand-père l’était à la pêche. Et il est amoureux de la forêt comme l’était son grand-père de la mer. Jeune adulte, épris lui aussi de liberté, il tentera sa chance vers le nord.

Depuis le temps qu’il en rêve. Il aboutit à Schefferville. Dans « ce pays de bouleaux nains et de ciels hallucinés », au coeur d’une mine de fer, on lui confie la commande d’une pelle mécanique « aussi grosse qu’une maison, pachyderme fumant et pétaradant ».

Les années passent. Et le manque du pays s’installe. William a beau frayer avec une jeune Innue pleine de charmes, difficile de résister à l’appel de sa terre d’origine. L’amour, les enfants, ainsi de suite… sa vie prendra un autre tournant. Sans que jamais son amour de la forêt, de la nature, des animaux sauvages ne soit altéré.

Et puis l’inattendu, l’inespéré lui tomberont dessus : un coup du sort merveilleux, qui n’est pas sans rappeler le très beau roman de Gabriel García Márquez, L’amour au temps du choléra (Livre de poche).

William devenu vieux ne pourra s’empêcher de continuer à se questionner : « La liberté est-elle ce sentiment de pouvoir tout quitter à brûle-pourpoint, amours et bien ? Pouvoir détaler au gré de ses états d’âme sans rien emporter ? Ou est-elle simplement l’autre face du bonheur d’aimer et d’être aimé ? »

Ce qui restera à la fin : un caillou. Un tout petit caillou, venu de Bretagne, transmis de génération en génération. Comme un gage de mémoire.

La façon qu’a l’auteure d’entrelacer tout cela, en 200 pages, relève de la haute couture. Petits bouts de vies épars, morceaux choisis, finement reliés par le fil du temps.

« Et quand elle serait derrière eux, la vie de terre-neuva resterait dans leur mémoire comme un pic d’existence dont ils n’auraient de cesse de redemander. Bien sûr, il y aurait eu l’amour. De leurs belles, légitimes ou non, les attendant au port. Des enfants. Des pères et des mères. Mais un pareil coude-à-coude, un pareil partage de l’humaine condition, une telle filiation de tripes ouvertes, au milieu du sel et des morues, plus jamais ils ne reverraient ni ne revivraient cela. » Extrait de « Le petit caillou de la mémoire »

Le petit caillou de la mémoire

Monique Durand, Mémoire d’encrier, Montréal, 2016, 200 pages