Docteur Frankenstein

Le projet de loi 92 qui vise à accroître les pouvoirs de la Régie d’assurance maladie est inutile puisque la fraude est un phénomène marginal chez les médecins, soutient la Fédération des omnipraticiens. Le pire est qu’elle a probablement raison : les médecins sont tout à fait capables de s’assurer des revenus scandaleusement élevés en toute légalité.

En revanche, la FMOQ a tort de penser que le projet de loi nuira à l’image des médecins en laissant croire à la population que des sanctions légales sont nécessaires pour les maintenir dans le droit chemin : ils n’ont besoin de personne pour ternir leur image.

Selon les chiffres de la RAMQ, les omnipraticiens ont vu leur rémunération augmenter de 23 % au cours des cinq dernières années. Dans le cas des spécialistes, la hausse atteint même 33 %, pour un salaire moyen frisant les 400 000 $. « Il n’y a rien de nouveau. C’est toujours la même entente », plaide la présidente de la FMSQ, Diane Francoeur. Ce n’est peut-être rien de nouveau, mais c’est toujours aussi choquant pour ceux dont les revenus stagnent, quand ils ne diminuent pas.

Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, s’était indigné le mois dernier quand Pierre Karl Péladeau l’avait qualifié de Tartuffe, mais c’est l’image qui vient immédiatement à l’esprit en l’entendant se lamenter sur les montants « très, très élevés » qui sont versés à certains spécialistes particulièrement voraces.

M. Barrette invite la FMSQ à une « réflexion » sur le sujet, alors qu’il est le premier responsable de l’explosion de la rémunération des médecins, qui est maintenant supérieure à ce que touchent leurs confrères en Ontario et en Colombie-Britannique, où le coût de la vie est notoirement plus élevé. Il se demande avec raison si certains de ses ex-confrères ne se concentrent pas sur les pratiques les plus lucratives, mais il trouve aberrant qu’on puisse remettre en question le mode de rémunération à l’acte.

 

Au même moment, son collègue de l’Emploi et de la Solidarité sociale, François Blais, envisage de recourir au bâillon pour forcer l’adoption du projet de loi 70, qui permettra de diminuer l’allocation mensuelle de 623 $ qui est accordée aux bénéficiaires de l’aide sociale, s’ils manquent aux obligations imposées par le programme Objectif emploi. Cherchez l’erreur !

Jeudi, à l’Assemblée nationale, Pierre Karl Péladeau a vainement demandé au premier ministre Couillard d’expliquer comment le gouvernement pouvait refuser de se porter au secours d’une clinique d’infirmières praticiennes spécialisées dans la basse ville de Québec, qui répond manifestement à un besoin. Ce matin-là, M. Couillard n’en avait que pour le coup d’éclat de Bombardier.

Il est difficile de ne pas voir une manifestation de corporatisme dans l’allergie que semble provoquer chez le ministre de la Santé cette clinique qui sort des sentiers battus, et qui a surtout l’insupportable défaut de fonctionner sans médecin. Le rapport d’un groupe de chercheurs dont Le Devoir faisait récemment état concluait pourtant qu’elle constitue « un modèle de prise en charge remarquablement efficient non seulement en termes d’accessibilité, mais aussi de continuité de soins ».

L’expérience enseigne qu’il faut se méfier des calculs du docteur Barrette, selon lequel une visite à cette clinique coûte 45 % plus cher à l’État qu’une visite à une clinique multidisciplinaire. L’Institut économique de Montréal, qu’on ne peut certainement pas suspecter d’encourager une dilapidation des fonds publics, estime que le gouvernement « bloque sans raison les projets de cliniques développés par des infirmières praticiennes spécialisées en soins de première ligne », même si ces infirmières « coûtent environ trois fois moins cher qu’un médecin omnipraticien ».

 

Aujourd’hui comme hier, M. Barrette n’accorde aucune crédibilité à quiconque diffère d’opinion avec lui. Quand il n’arrive pas à les faire taire, ceux qui osent s’interroger sur de possibles effets négatifs de sa réforme sont immédiatement accusés d’avoir un biais idéologique ou de faire de la politique, comme ces anciens hauts fonctionnaires de la Santé qui lançaient récemment un cri d’alarme. Bien entendu, le ministre n’a lui-même ni biais ni préjugé.

Son séjour à la présidence de la FMSQ n’avait laissé aucun doute sur ses tendances despotiques. Il est plus étonnant, pour ne pas dire franchement inquiétant de voir le premier ministre aussi indifférent aux voyants rouges qui clignotent partout. Que son ministre de la Santé soit un cowboy mal dégrossi est une chose, mais M. Couillard a le devoir de s’assurer qu’il ne cause pas de dommages irrémédiables. On ne donne pas un chèque en blanc à un homme de cet acabit. Tel le docteur Frankenstein, le premier ministre donne l’impression d’avoir créé un monstre dont il a complètement perdu le contrôle.

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50 commentaires
  • Jacques Tremblay - Inscrit 30 avril 2016 00 h 59

    Ouf!

    ...un cowboy mal dégrossi...
    Elle est à plusieurs niveaux celle-là.
    C'est sûr que le ministre de la santé actuel est un intouchable....
    Aussitôt touché il fait flèche de tout bois un peu comme un porc-épic!
    Je crains que s'il devient malade à son tour (de taille) tout son château de cartes ( d'Assurance Maladie) s'écroule sous son propre poids (pourtant maintenant " santé")
    Je crois qu'au point où nous sommes rendu le gouvernement Couillard ne survirerait pas bien longtemps à un autre départ d'un ministre aussi important. Malgré sa perte de poids il demeure donc un incontournable.

  • Diane Gélinas - Abonnée 30 avril 2016 01 h 30

    Vers un affrontement Barrette-Bouchard ?

    Les services de l'ancien Premier Ministre Lucien Bouchard ont été retenus pour représenter les pharmaciens auprès du ministère de la Santé...

    B vs B ? Ça va faire des flemmèches ! Ça va jouer à la «main chaude» !
    Placez vos mises ! Le combat va être passionnant !

  • Michel Thériault - Abonné 30 avril 2016 06 h 38

    Incisif à souhait

    M. David, quel texte ce matin, vous faites ma journée ! Merci de souligner à gros traits les dérives de ceux qui pigent effrontément dans le plat à bonbons et de ces incompétents du "Liberal party of Qwebec".

  • Normand Carrier - Inscrit 30 avril 2016 06 h 43

    Ce monstre fut crée dès son adhésion au PLQ ......

    Il apparait évident que Gaétan Barrette s'est rallié au PLQ avec promesse d'être ministre de la santé avec carte blanche du premier ministre s'il était élu .....Couillard est pris avec son ministre despotique , anti-démocratique , imbu de lui-même , arrogant , qui tripote la vérité et qui ne peut supporter aucune contradiction ou opposition ...... Diane Lamarre peut le confirmer avec de multiples exemples d'authoritarisme .....

    Gaétan Barrette aurait parfaitement cadré dans le système soviétique tel que pratiqué actuellement par Poutine .... Ce qui est surprenant est le manque de vigilance de son patron Couillard pour le ramener a l'ordre et éviter de mettre le ministère et son gouvernement dans ces situations plus que gênantes ..... Le bien-être des omnipraticiens et des spécialistes passent avant celui des patients qui sont aussi les contribuables qui paient leurs salaires a même leurs impôts de petits salariés .....

    Cette situation est scandaleuse et c'est au chef d'y rémédier mais Couillard comme tout bon médecin s'accomode de la situation .... Il ne faut surtout pas oublier que Couillard le ministre de la santé a accordé cette plus que généreuse entente en 2006 a Gaétasn Barrette , président de la FMSQ ..... Nous sommes gouverné par des médecins pour le pire malheureusement ......

    • Daniel Bérubé - Abonné 1 mai 2016 13 h 50

      Difficile de trouver pire: médecin pour s'occuper de la santé et banquier pour s'occuper de l'économie... qui pourtant serait normalement les personnage idéal ! Mais que voulez-vous, nous sommes en POLITIQUE...

  • Jean-Marc Simard - Abonné 30 avril 2016 07 h 07

    Démission exigée...

    «Tel le docteur Frankenstein, le premier ministre donne l’impression d’avoir créé un monstre dont il a complètement perdu le contrôle.»

    Si ce texte ne réveille pas Couillard, ça voudra dire que tout le gouvernement est Frankestein...Bravo pour ce texte mordant, Monsieur David...Ce gouvernement se comporte comme une bande de mafieux où toutes les largesses sont permises aux médecins...C'est le pire gouvernement que le Québec ait connu depuis bien des lunes...Démission exigée...

    • Colette Pagé - Inscrite 30 avril 2016 12 h 37

      Heuseuse coincidence : lire également dans la Presse sur le même sujet la chronique d'Alain Dubuc : "Qui peut contrôler Gaétan Barrette ".

      " Pour M. Barrette, tout devient une game dans laquelle il se délecte avec ses demi-vérités, ses coups d'éclats, ses manoeuvres d'intimidation. ses deals sous la table et parfois carrément le mensonge comme avec les pharmaciens ". (Extrait)

      M. Barrette devrait être contrôlé. Mais le PM en est-il capable ? Poser la question, c'est y répondre.

    • Pierre Fortin - Abonné 30 avril 2016 13 h 25

      Monsieur Simard, il faut aussi considérer que le bon docteur Couillard n'ait pas les compétences requises pour intervenir. Quand donc cet homme s'est-il comporté en véritable chef d'État?

      Il n'y a d'ailleurs pas que dans ce dossier de la santé qu'il faudrait un changement de cap. Que pensez-vous de ce qui se passe en éducation, en environnement, en justice, en culture ... Où y a-t-il un investissement significatif qui permet de croire que le Québec se redressera.

      Ce serait naïf d'espérer de ceux qui ont eu comme crédo de démembrer l'État, soit disant pour l'enrichir, qu'ils aient la créativité et l'initiative pour le relever. Leur silence imperturbable devant autant de désaprobation populaire, dans tous les domaines, ne révèlent que leur vacuité.

      Comme s'ils ne désiraient le pouvoir que pour faire exactement ce qu'ils font depuis deux ans.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 30 avril 2016 15 h 43

      Destituer la creature ou le createur,voila la question?On sait que leur ego est énorme et qu ils se croient infaillibles ,on n est pas sorti du laboratoire de l hopital avec ces deux surhommes.Pauvres de nous,ils ont fermé la porte a double tour.Ce n est qu a la prochaine élection qu on retrouvera la clef pour s en libérer. J-P.Grise

    • Patrick Poisson - Abonné 1 mai 2016 13 h 33

      Démission exigée!? Bien voyons! Les Québécois voteront massivement pour le PLQ aux prochaines élections. Pourquoi devrait-il démissionner? Sa seule crainte est d'en mourir de rire.