Decoin et Dieu

Quand ils sont l’oeuvre d’écrivains de qualité, les récits de conversion sont fascinants. Frappés par la grâce, les stylistes donnent soudain le meilleur d’eux-mêmes, et la beauté de leur élan peut alors séduire, fût-ce sans les convaincre, les esprits les plus réfractaires au mysticisme.

Il y a des classiques du genre. Le Mémorial de Pascal en est un. Le grand philosophe a 31 ans lorsqu’il vit sa nuit mystique, le 23 novembre 1654. En 1913, dans Ma conversion, le poète Paul Claudel raconte l’illumination qui l’a envahi le 25 décembre 1886, alors qu’il avait 18 ans. Dans Dieu existe, je l’ai rencontré (Fayard, 1969), le journaliste André Frossard relate sa conversion subite, survenue le 8 juillet 1935, l’année de ses 20 ans. Plus récemment, Eric-Emmanuel Schmitt a raconté sa Nuit de feu (Albin Michel, 2015). À 28 ans, en 1989, perdu dans un désert algérien, le romancier a rencontré Dieu. Ces textes sont intenses, beaux, souvent magnifiques, même s’ils heurtent notre désir de rationalité et sont difficiles à croire. Il suffit d’avoir foi en la littérature pour les goûter pleinement.

Il fait Dieu, du romancier, scénariste et journaliste français Didier Decoin, peut lui aussi être considéré comme un classique du genre. Publié pour la première fois en 1975 et réédité cette année en livre de poche, ce saisissant témoignage est une brûlante profession de foi combinant l’audace du coeur et l’élégance du style.

Les exigences de la foi

Decoin a 30 ans quand il publie ce récit. Le 8 septembre d’une année indéterminée, confie-t-il, alors qu’il se repose doucement dans la maison de son enfance, un torrent de larmes le submerge. « Et c’est par l’eau que Dieu s’annonce à l’homme, et pénètre en lui », consigne l’écrivain. L’expérience, précise-t-il, ne tient pas de l’extase, du ravissement ou de l’illumination. Decoin dit « n’avoir pas eu la sensation concrète de Dieu ». C’est plus simple, mais aussi fort : « J’ai aimé Dieu d’amour au cours d’une prière. »

L’écrivain, qui se défend d’être « un homme de réflexion, d’analyse », n’a pas trouvé l’apaisement cette nuit-là. Il n’y a que Renan et Marx, écrit-il, pour croire que la foi est « l’équivalent spirituel d’une médication contre le mal d’être ». Aimer Dieu, explique Decoin, c’est bien plutôt vivre d’exigences, celle d’être à la hauteur de l’amour reçu, celle d’« oser Dieu à tout instant », même devant le mal.

Ébloui par le miracle de l’Incarnation, « cette irruption saisissante de Dieu dans notre condition humaine », Decoin propose de splendides interprétations de certains récits évangéliques qui magnifient ce caractère de Jésus. Au désert, explique-t-il, Jésus résiste au diable qui cherche à le dépouiller de son humanité. Ce qui fait la grandeur du Dieu des chrétiens, c’est le fait d’être aussi un homme, insiste Decoin.

Devant Lazare mort, Jésus pleure. Il sait que la résurrection suivra, mais le drame de la condition humaine mortelle, qui participe de la grandeur de cette dernière, blesse l’homme en lui. « Ceux que nous aimons sont tous Lazare, écrit Decoin dans une formule poignante. Et nous-mêmes, nous sommes tous Lazare. La mort doit être bien hideuse, pour avoir fait pleurer Dieu. Nous avons le droit de la haïr, je crois. »

Le drame existe, mais Dieu aussi, ce qui constitue une raison suffisante de choisir la joie, résume Decoin, déjà auteur d’une « histoire joyeuse du Christ » intitulée Jésus le Dieu qui riait (Stock, 1999). Dieu, ajoute-t-il, n’est pas neurasthénique, et il y a trop de gens tristes dans les églises.

Decoin, qui n’hésite pas à appeler Dieu « mon Amour », ne veut rien prouver. Son livre n’est que la modeste et profonde prière de celui qui a l’âme à la tendresse depuis cette nuit-là.


 
4 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 11 avril 2016 07 h 23

    Du devoir d'humanité

    Le Mémorial de Pascal est en effet un texte éblouissant. À tel point que l'expérience a ébloui Pascal lui-même, qui n'en est jamais revenu. L'humanité a, ce jour-là, perdu un immense mathématicien et physicien.

    D'autres, plus nombreux, redescendent encore plus mal de la montagne sacrée qu'est l'expérience extatique. Ils deviennent gourous et chefs de sectes.

    D'autres, plus nombreux encore, se contentent de militer dans une Église qui n'a pas encore accepté de reconnaître ses torts dans l'histoire, ses collaborations honteuses avec les princes, et qui continue de ne pas demander pardon pour ses prêtres pédophiles.

    Le cerveau humain peut produire ces expériences consolatrices, et cela en soi est rassurant sur les capacités de l'être humain. Mais il faut savoir atterrir après, et réintégrer sa condition d'homme ou de femme, humbles et mortels. Et à ce titre, en signe de solidarité, peut-être avoir le courage de poser un regard critique sur sa propre expérience, et refuser de s'en servir pour défendre l'indéfendable.

    Un Cat Stevens qui devient Yussuf Islam, c'est ça, aussi, l'expérience mystique.

    Robert Bernier
    Mirabel

  • Hélène Somma - Abonnée 11 avril 2016 18 h 58

    Decoin et Dieu

    Article très intéressant, il m'a donné le goût d'aller acheter ces livres. Merci monsieur Cornelier pour ce bel article instructif et qui diffère tellement de ce que nous lisons dans les journaux. Merci aussi au Devoir. Hélène Somma

  • André Labelle - Abonné 11 avril 2016 20 h 39

    Dieu ?

    Le mythe de Dieu est l'un des plus remarquables de l'histoire de l'humanité. Il a permis autant l'apparition des plus grandes réalisations des hommes ainsi que des ses plus affreux achèvements.

    Il est remarquable de constater l'évolution de l'idée de Dieu au cours des siècles et des millénaires. On constate que ses attributs ont évolués d'une façon remarquable. Ainsi, prenons l'antiquité ou même le moyen âge, l'idée qu'on se faisait alors de Dieu Était telle qu'une personne vivant à une de ces époques, prendrait pour des Dieux les humains du XXIème siècle qui ont accès à une science et une technologie leur permettant d'accomplir des choses que seules des Dieux pouvaient alors faire. Pensons à la médecine, l'aéronautique, les communications, etc.

    Au XXIème siècle nous continuons à repousser les frontières de la connaissance. Ainsi les travaux qui se font au CERN à Genève où le Grand collisionneur de hadrons (LHC) fera apparaître sous peu des caractéristiques fondamentales de la matière qui amèneront les scientifiques à mettre en place une toute nouvelle physique. La recherche du boson de Higss décrite comme la particule de Dieu les y amènera nécessairement.

    En toute logique nous devons comprendre que le domaine réservé à Dieu, autrefois très étendu, se rapetisse de plus en plus et continuera au cours des prochaines années à se rapetisser au profit d'une connaissance scientifique toujours plus profonde que nous aurons de l'Univers et des lois qui le gouvernent.

    Les applications qui naîtront de cette compréhension rapprocheront toujours plus les humains de l'idée que l'homme se sera fait de Dieu au cours des siècles et des millénaires.

    Je ne crois pas que l'idée même de Dieu puisse disparaître dans un proche avenir. Encore trop de personnes sont toujours incapables de vivre avec la vastitude infinie de l'Univers. Mais à long très terme, disons quelques siècles, je crois qu'il serait souhaitable que cette idée de Dieu disparaisse et que cette absence,

  • Loyola Leroux - Abonné 12 avril 2016 21 h 55

    La religion catholique dans les articles de Louis Cornellier

    Bravo, monsieur Cornellier pour votre article inspirant. Il faudrait vous proposer a la Fondation Templeton qui remet des prix a ceux qui défendent la religion. Charles Taylor l’a obtenu. Votre article qui vante la croyance religieuse donne suite a votre recension négative de ‘’La science en l’absence de dieu’’ de Yves Gingras. J’espere que vous ne serez plus décu, comme vous l’écriviez recemment, lorsqu’un collegue vous reprochera votre conservatisme. Pour faire preuve d’objectivité vous devriez publier une recension d’un livre dans lequel un croyant, comme le curé Meslier, philosophe des Lumieres, raconte comment il a perdu la foi.

    J’ajoute que j’aime bien EE Schmitt. Tout comme Yann Martel et sa fable multiculturelle ‘’Le monde de Pi’’, il flaire le sens du vent. Apres avoir touché a l’holocauste, les deux auteurs écrivent sur dieu et la religion. Ils sentent bien que les religieux sont aux abois, mais qu’ils sont encore tres forts comme le dénonce Michel Onfray dans son ‘’Traité d’athéologie’’.

    PS : Lecteur assidu du Devoir, je remarque depuis quelques temps que le qualificatif de philosophe est souvent utilité, peut etre pour faire plus sérieux. Dans votre article vous qualifiez ‘’Pascal de grand philosophe’’! Personnellement, je me fie au Petit Robert 2 qui présente Pascal comme un : ‘’Savant, penseur et écrivain francais. ‘’ Dans Le Devoir du 14 novembre 2015, vous écriviez : ‘’Or, Schmitt aussi est philosophe et a connu, en 1989, une nuit mystique au Sahara.’’ Je suis curieux de connaitre l’opinion de vos collegues qui enseignent la philosophie a votre Cegep de Joliette sur le lien entre philosophie et mysticisme.