Une touche céleste

Entouré d’une quinzaine de choristes qui chantent en mohawk, l’organiste de Kahnawake les appelle «mes bons Indiens».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Entouré d’une quinzaine de choristes qui chantent en mohawk, l’organiste de Kahnawake les appelle «mes bons Indiens».

Moi, ce n’est que pour vous aimer
Pour vous voir
Et pour aimer vous voir
Moi, ce n’est pas pour vous parler
Ce n’est pas pour des échanges, conversations
C’est pour savoir que vous êtes
Et pour aimer que vous soyez

Tous les dimanches matin que le Bon Dieu amène depuis 67 ans, Bernardin Houle s’extirpe de son lit à 4 h 30, efface doucement les plis du sommeil dans le silence, n’allume pas la télé car elle s’est éteinte à jamais, et quitte son logement d’Ahuntsic pour prendre l’autobus de 6 h 15. Il a rendez-vous à 10 h, au bout du monde, dans l’église catholique de la mission Saint-François-Xavier.

M. Houle doit aussi prendre le métro, puis un autre autobus régional à la sortie duquel l’attend un chauffeur pour le conduire dans la réserve de Kahnawake. Depuis 1949, l’organiste de 92 ans n’a raté son rendez-vous avec ses choristes et ses grandes orgues que durant la crise des Mohawks, à l’été 1990. Sa fidélité et son sens du devoir s’exercent dans la plus grande humilité et une pieuse présence, un don de soi constant en échange d’une obole qu’on pourrait qualifier de symbolique.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Entouré d’une quinzaine de choristes qui chantent en mohawk, l’organiste de Kahnawake les appelle « mes bons Indiens ».

« J’ai joué dans toutes les paroisses de Montréal, dit-il. Mais ici, ce sont mes frères et mes soeurs. Je les appelle mes enfants ; ils sont gentils, mes bons Indiens. »

Et ses « bons Indiens » le lui rendent bien, appréciant sa tranquille présence, sa discrétion absolue, sa délicatesse, même quand s’immisce une fausse note. Les altos et sopranos sont déjà présentes pour entonner les kyrie et offertoires, chantés en mohawk, permission spéciale du Vatican. Les ténors uniront leurs voix plus tard, retenus au plumard… M. Houle n’en fait pas une affaire, sa quinzaine de choristes symbolise la voix des anges dans le jubé, portés par des compositeurs et organistes comme Salomé, Durme, Wiegand ou Mozart.

« Ce matin, ce n’est pas grand-chose, c’est le carême, y a pas de gloria », s’excuse-t-il presque.

Il y aura pourtant un Ave Maria de Gounod chanté par la soliste Donna Jacobs, une magnifique Mohawk aux cheveux de jais, venue exceptionnellement souligner cette messe dite pour sa grand-mère. Je verse une larme à la fin, Donna étouffe un sanglot, chacune à nos deuils. Elle me prend dans ses bras après la messe lorsque je lui confie que sa voix m’a élevée jusqu’au ciel.

Du latin au mohawk

La mission Saint-François-Xavier est installée ici depuis 1716, mais l’église actuelle remonte à 1845. La rend tout à fait unique la présence de la sainte Kateri Tekakwhita, canonisée en 2012. Son sanctuaire est installé près de l’autel et un petit musée adjacent à l’église rappelle sa mémoire. On y vend des cierges et des chapelets placés sous les bons auspices de la jeune dévote décédée à 24 ans (1656-1680).

L’orgue majestueux se taisait gravement / Dans la nef solitaire / L’orgue, le seul concert, le seul gémissement / Qui mêle aux cieux la terre

 

Bernardin Houle, lui, trouve bien normal qu’une jeune autochtone de l’époque se soit tournée vers l’église catholique du temps où on évangélisait ceux qu’on appelait les « sauvages ». Ceux-ci avaient droit au nom d’Indiens une fois convertis par les Jésuites. Aujourd’hui, bon nombre d’entre eux sont retournés à leurs pratiques traditionnelles, plus proches de la Terre-Mère que du Père au ciel, me glisse une des choristes.

Quant à M. Houle, sa foi est profonde et il la partage avec les quelques Mohawks qui fréquentent encore l’église, désertée comme elles le sont toutes par la communauté de plus de 8000 habitants. « Autrefois, l’église était pleine. Maintenant, il n’y a plus de jeunes. Ils viennent se faire baptiser et puis ils repartent. »

La messe se dit en anglais, la langue parlée dans la réserve de Kahnawake, nom qui signifie « sur les rapides ». M. Houle a connu la messe en latin et même s’il ne parle pas la langue de ses choristes, il se rappelle chaque hymne. « Il connaît sa musique, chaque chanson pour chaque occasion », me mentionne Annette, choriste ici depuis 1970.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Fidèle au rendez-vous depuis 67 ans, Bernardin Houle s’acquitte de sa tâche avec méticulosité et beaucoup de joie à la mission Saint-François-Xavier.

Peace chez les Warriors

Tout au long de la messe rythmée par sa lenteur, ses rites, l’orgue ponctue la ferveur. Les immenses tuyaux inégaux vibrent, contenus dans le buffet. M. Houle a même joué à l’église Notre-Dame : « Je n’aime pas trop l’orgue ici ; je n’ai pas de jambes pour ça. C’est un pédalier difficile. Il y a beaucoup de jeux. Je ne suis pas concertiste, vous savez. J’étais un élève médiocre, je n’ai pas eu beaucoup de succès auprès de mes professeurs », constate cet ancien professeur de piano qui a fait le Conservatoire de musique. Aujourd’hui, ses doigts ont moins d’agilité : « Ils ont diminué de vitesse depuis qu’un voleur m’a magané le poignet. »

M. Houle a connu une époque où les organistes pouvaient jouer à trois ou quatre funérailles par jour. « Ça pédalait ! Écrivez pas ça, c’est mon langage de semaine ! »

Le but de la musique devrait n’être que la gloire de Dieu et le délassement des âmes. Si l’on ne tient pas compte de cela, il ne s’agit plus de musique mais de nasillements et de beuglements diaboliques.

 

Il est vrai que l’organiste au langage soigné et au rire joyeux ne comprend pas trop en quoi ses exploits sont dignes de mention. Il n’a rien d’un Liberace ou d’un Charles-Richard Hamelin. Musicien de l’ombre haut perché, Bernardin Houle entretient les cahiers de chant et de musique sacrée, tous regroupés par numéros, et a consacré bénévolement trois étés à les classer avec leurs noms latins. « C’est arrangé en indien, à trois voix. J’ai passé beaucoup de temps à tout classifier. »

Sans savoir qu’il fait également oeuvre d’archiviste, de patrimonieux et d’historien de la musique, l’organiste de la réserve n’a jamais songé à la retraite, se doutant bien que c’est la musique qui le préserve. « La retraite, c’est la mort, madame ! Coupez-moi les bras, c’est pareil. »

La messe se termine vers midi, tout de suite après ce moment touchant où chacun se serre la main et prononce le mot « paix ». La hache de guerre est enterrée. Deux hommes du choeur viennent vers moi en disant « Peace ». Si la musique adoucit les moeurs, elle permet aussi d’unir les coeurs. Ceux qu’on voudrait sans partitions et tous alignés sur la même portée.

Noté la possibilité de visiter le musée dédié à Kateri Tekakwitha ainsi que le sanctuaire. J’ai allumé un lampion pour le père Lacroix. Il n’y a pas eu de miracle.

Lu l’entrevue qu’a accordée le rappeur Samian, né d’un père québécois et d’une mère algonquine, dans Les Libraires (fév.-mars 2016). Il y révèle qu’il commence sa journée par la lecture de passages de la Bible. « La Bible, c’est une partie de ma vie. Tous les matins, j’aime bien choisir certains versets et soit les mettre en pratique, soit méditer certaines choses, confie le musicien. Je ne suis pas religieux, loin de là, mais je vais dans une église chrétienne où il y a un pasteur qui fait des conférences parce qu’eux ont les connaissances sur le sens d’origine des mots. » La revue est disponible gratuitement dans toutes les librairies indépendantes du Québec.

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Le roi est nu

Le film Spotlight, grand gagnant aux Oscar, aura souligné une fois de plus les dérapages de l’Église face à ses prêtres pédophiles. Même si ce n’est pas un grand film d’un point de vue artistique, on applaudit l’enquête et la persévérance de journalistes qui n’auraient pu dévoiler cette histoire au grand jour au moment où elle s’est déroulée. Une chape de silence pesait sur la société et l’Église en menait large. Maintenant que nous avons largué l’Église, il est plus facile de s’attaquer aux abus du passé. Cela devrait nous servir de leçon par rapport à d’autres formes de pouvoir. Affirmer que le roi est nu comporte toujours des risques.

Sur le consentement, puisque le sujet est d’actualité et qu’une campagne à l’initiative du Conseil du statut de la femme s’amorce dans les cégeps, cette petite vidéo fort utile serait comprise par un enfant de huit ans. Aussi simple que de prendre le thé.
 
5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 11 mars 2016 00 h 51

    Alléluia

    Peut-etre bien, que le ciel, est ici maintenant, pourquoi l'espérer après notre mort et vivre en attendant l'enfer. s'il au ciel, je suis sur que ce cadeau lui plait

  • Yves Côté - Abonné 11 mars 2016 04 h 05

    Interrogation...

    Qu'on pardonne la rudesse de ma question, mais comment donc Monsieur Houle a-t-il pu passer au travers du "grand nettoyage" linguistique qui a commencé à Kanawakhe dans les années 70 et se porsuit jusqu'à aujourd'hui ?
    Mon père y avait des amis qui parlaient français (comme Kateri Tekakwita...) et chez qui nous allions parfois, mais ils ont été si fortement et durablement "encouragés" à déménager, qu'ils ont fini par le faire...
    Voilà, et je m'en accuse, la platte interrogation qui me vient à cet article heureusement rempli de tendresse et de joie par Madame Blanchette.

  • Jacques Deschesnes - Inscrit 11 mars 2016 13 h 30

    Merci

    Merci pour le texte. Une inspiration fait d'amour du métier et aussi d'une grande simplicité.

  • Pascal Barrette - Abonné 11 mars 2016 13 h 40

    Clair-obscur

    Sur une route de doute et de désespérance, un vieil homme pousse et souffle la musique de ses pieds, de ses doigts, de son âme. Tel un brin d’herbe fragile qui surgit d’un tarmac abandonné ou un crocus qui fraie son chemin dans la neige, la musique tend ses croches et tuyaux vers la lumière, quelque part au-dessus de nous, et qui sait, au creux de nous. La musique en latin ou amérindien réveille un lointain passé endormi qui laissait monter la lumière, l’espoir.

    Merci, Josée, pour ce magnifique clair-obscur à la Rembrandt. Qui sait, votre ami Benoît Lacroix vous lit peut-être du haut ou du creux de sa lumière.

    Pascal Barrette, Ottawa

  • Lorraine Couture - Inscrite 11 mars 2016 17 h 25

    Destinées

    L'organiste Bernardin Houle fait l'ascension à menues enjambées de l'échelle de Jacob ; le père Benoît Lacroix a touché la crête !