La révolution Barrette

Récapitulons. Aucune diminution d’attente dans les urgences montréalaises au cours de la dernière année et baisse de moins d’une heure pour l’ensemble du Québec. Plus de 400 000 Québécois (25 %) toujours sans médecin de famille et le Québec, toujours en queue de peloton parmi les provinces canadiennes. C’est ici aussi où l’on trouve le plus de cliniques privées et le seul endroit où les frais accessoires, pourtant proscrits par la loi fédérale, sont permis. Le Québec est également une des provinces qui dépensent le moins en matière de santé tout en payant aujourd’hui ses médecins le plus. Ah, et les médecins qui auraient trop perçu durant la dernière année peuvent dormir tranquilles. Ils n’auront pas à rembourser la RAMQ.

Alors, la révolution Barrette, qu’est-ce que ça donne ? Quelques mois avant de déposer son projet de loi, le ministre bombait le torse en affirmant vouloir faire plus qu’un « simple exercice budgétaire », il ne visait rien de moins qu’un « changement de culture ». Il mettrait la hache dans la bureaucratie pour que « le patient soit en toutes circonstances au centre des actions qu’on posera ».

Dites ça aux proches de Mark Blandford, réalisateur bien connu, mort d’une rupture de l’aorte après que l’hôpital St. Mary’s a refusé de le traiter en novembre dernier. Le ministre a bien sûr nié tout lien avec ses compressions, soulignant que l’hôpital n’offrait la chirurgie vasculaire qu’un jour sur quatre, n’ayant qu’un chirurgien à sa disposition. Seulement, le chirurgien en question, Carl Émond, était sur place ce soir-là, mais à cause des compressions effectuées à St. Mary’s, il n’a pu obtenir la permission d’opérer. Si le rôle du médecin comme celui de l’hôpital restent à éclaircir dans cette histoire — une enquête est d’ailleurs en cours —, le résultat demeure tragique. Mark Blandford est mort en route pour un autre hôpital.

Dans une lettre envoyée au personnel, la directrice des services professionnels du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, Louise Ayotte, a elle aussi montré les compressions du doigt, signalant au passage que le projet de loi 10, la restructuration des services de santé actuellement en cours, avait également privé l’hôpital de son conseil d’administration. C’est important à dire parce que c’est précisément le type de « bureaucratie » que pourfend le Dr Barrette dans son zèle de réformateur. Rappelons que la loi 10 a littéralement fait fondre, un peu comme le Dr Barrette lui-même, le système de santé : de 182 institutions qui administraient les soins, il n’y en a plus aujourd’hui que 34 pour toute la province.

Contrairement aux coupes dans les garderies ou dans les écoles, où l’on voit immédiatement les implications — moins de collations, d’orthophonistes, de sorties —, les coupes en santé, pourtant beaucoup plus importantes et plus rapides qu’ailleurs, n’évoquent rien de très clair. La réforme ambulatoire (1995) était au moins basée sur une théorie, mais la réforme Barrette bénéficie-t-elle même d’un plan ? « Le ministre semble vouloir extrapoler ce qu’il a fait comme chef de département d’un hôpital et l’appliquer à l’ensemble du système de santé », dit l’expert en santé publique Damien Contandriopoulos. Il a simplifié le système au maximum, éliminant des paliers administratifs au complet, des dizaines de conseils d’administration, y compris des représentants de patients, en prenant soin de concentrer tous les pouvoirs dans ses mains à lui. « Il y a un ministre au sommet et tout le monde obéit », dit le chercheur, notant le climat tendu, l’interdiction de critiquer la réforme et le taux d’absentéisme qui commence à se faire sentir.

Comparons, maintenant, ce climat morose avec le deuxième volet de la réforme voulant favoriser l’accès aux médecins. Après négociations avec les deux fédérations, le projet de loi20 a été tout simplement suspendu. « Tout le monde est sorti de là avec des gros sourires », dit M. Contandriopoulos. Et pour cause. On laisse maintenant aux médecins le soin de gérer eux-mêmes une meilleure prise en charge de patients, les motivant avec la perspective de primes en sus et en éliminant les pénalités de surcroît. À tout seigneur tout honneur. La rumeur veut que le PM ait sommé son ministre d’éviter la confrontation avec les médecins.

Or, pour l’instant, le seul changement tangible de la réforme Barrette, c’est la concentration des pouvoirs — dans les mains du ministre d’abord, dans celles des fédérations de médecins ensuite. Et ce n’est pas fini. Le troisième volet concernant le financement des activités médicales semble miser davantage sur le « combien ça coûte » plutôt que sur le « qui en a besoin ». On peut toujours appeler ça un changement de culture, mais certainement pas un qui privilégie le patient.

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32 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 24 février 2016 03 h 16

    Avec la médecine de ces deux...

    Monsieur le docteur Couillard est le plus honteux Premier Ministre québécois de tous les temps.
    Et Monsieur le docteur Barette n'est à la Santé, que l'ombre triste de celui-ci...
    Avec la médecine de ces deux, il ne tardera plus aux Québécois que de choisir en toute clairvoyance comment ils voudront sortir de leur traitement politique : les pieds devant ou enfin, debout et la tête haute ?

    Vive le Québec libre !

    • Cécilia Mali - Abonnée 25 février 2016 03 h 08

      Et pourquoi on les laisse faire ?

    • Yves Côté - Abonné 25 février 2016 09 h 35

      Madame Mali, la question est bonne.
      Mais à celle-ci je dois répondre par une platitude anti-démocratique.
      Dans la monarchie britannique du Canada, rien n'est prévu pour que les électeurs puissent destituer un gouvernement élu...
      Sauf de prendre tous la rue et l'esplanade parlementaire à Québec et à part de nous manifester dans les tribunes comme celle-ci, il faudra donc s'impatienter jusqu'à la prochaine élection pour leur montrer ce que l'on pense de tout cela.

      Mes salutations républicaines, Madame.

  • Robert Lauzon - Abonné 24 février 2016 04 h 45

    L'apprenti-sorcier

    À lire Mme Pelletier, le "bon" docteur Barette n'a de de bon que le surnom. Du moins, comme je ne suis pas médecin et que je n'ai donc pas pu avoir les bénéfices de ses actes, il me semble que nous ne pouvons même pas lui accorder la note de passage. Il est donc recalé.

    Les PLQuistes détruisent, saccagent le Québec et ses citoyens. Et pourtant, le Québec peut et mérite tellement mieux!

    • Christian Montmarquette - Abonné 24 février 2016 09 h 04

      «Les PLQuistes détruisent, saccagent le Québec.. » -Robert Lauzon

      Les péquistes ont cette fâcheuse manie de critiquer les attaques aux services publics quand ils viennent des libéraux, tout en étant totalement aveugles de leurs propres attaques du PQ dans le même domaine.

      Ceci, alors que le Parti québécois lui-même, a procédé aux saccage de notre système de santé et ouvert la porte au privé par la mise à la retraite 1500 médecins et 4000 infirmières 1800 infirmières auxiliaires.

      Et c'est même depuis ce temps que l'accès à un médecin de famille est demeuré difficile.

      Partisanerie, quand tu nous tiens...

      Christian Montmarquette

    • Robert Lauzon - Abonné 24 février 2016 21 h 06

      Monsieur Montmarquette
      Vous m'associez à un parti politique et vous tentez, une fois de plus, de casser du sucre sur les dos du PQ en défendant les exactions de vos tinamis PLQuistes

      Je ne suis pas du tout actif dans aucun parti politique, moi je milite pour l'indépendance politique du Québec avant tout, et vous, le Québec-pays vous connaissez?

      La partisanerie est vôtre. Votre mémoire est sûrement des plus sélectives pour nous rappeler qu'une partie de l'équation. Les départs forcés à la retraite de nombreux fonctionnaires par Lucien Bouchard ont été rendus nécessaires quand votre grand frère M. Paul Martin, alors ministre des finances pour les libéraux fédéraux, a réduit unilatéralement et sauvagement les transferts fédéraux pour le financement de programmes. C'est fou comme ils se ressemblent ces libéraux, ne trouvez-vous pas?

    • Christian Montmarquette - Abonné 25 février 2016 13 h 49

      À Robert Lauzon,


      «Les départs forcés à la retraite de nombreux fonctionnaires par Lucien Bouchard ont été rendus nécessaires quand votre grand frère M. Paul Martin...» - Robert Lauzon

      M. Lauzon,

      Vous revenez encore avec cette excuse de blâmer le gouvernement fédéral pour des décisions politiques du gouvernement provincial; un autre vieux film usé péquiste..

      Alors que durant cette même période du transfert du déficit de Paul Martin, le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard avait trouvé les moyens de réduire les impôts de manière récurrente de la classe la plus favorisée de «4,5 milliards!» par année!

      Le Québec disposait donc d'une forte de marge de manoeuvre pour maintenir les services sans s'attaquer au système de santé, et ce, malgré les coupures fédérales; sans compter ce symptomatique refus d’imposer les banques, les très riches, les multinationales et les grandes entreprises pour financer adéquatement les services publics.

      Il n'est pas nécessaire d'être péquiste pour avaler béatement sans rien dire leurs politiques de gavage éhonté des entreprises et d'austérité pour le peuple et les services publics. Il suffit de croire qu'il n'y a pas d’alternative au néolibéralisme et aux abus du 1% de l'élite économique sur le 99% des gens ordinaires.

      Christian Montmarquette

  • Denise Ouellet - Abonnée 24 février 2016 06 h 29

    Et les coupes de services qui se font de plus belle!

    En fait, nous constatons que les seuls qui paient la note de cette réforme ce sont les aînés, depuis un an nous avons vu la diminution drastique des services aux aînés sans que personne ne se lève pour dénoncer ces coupes qui affectent la qualité de vie des aînés.
    M. le ministre, avant de faire la promotion du mourir dans la dignité peut-on VIVRE dans la dignité et offrir à nos aînés une autre alternative que de décider de se laisser mourir?

  • Dominique Roy - Abonnée 24 février 2016 07 h 43

    Faire de l'urticaire

    On ne peut pas mieux dire. Ce genre matamor qui croient qu'avec plus de pouvoir va venir l'intelligence me font faire de l'urticaire. Quand viendra l'heure des bilans on va se rendre compte que durant l'ère Barette ce fut beaucoup plus Lui et les doc que les citoyens. LoBo

  • Nicole Delisle - Abonné 24 février 2016 08 h 05

    Tel un roi, le ministre décidera!

    Le ministre ayant tous les pouvoirs entre ses mains, il devient donc celui qui a droit
    de vie ou de mort sur un patient. Ceux qui n'ont pas encore de médecin de famille seront dirigés habilement vers un médecin au privé. Car les médecins trop payés au public n'accepteront plus une charge supplémentaire et comme rien ne les pénalisera grâce aux bons soins de leur docteur ministre, les cliniques privées seront favorisées
    de plus en plus. Ainsi, votre choix sera de vous endetter ou vous ruiner si vous voulez
    être en santé ou souffrir jusqu'à mort s'en suive si vous n'en avez pas les moyens...Voilà la grande restructuration du système de santé, version Barrette!
    Et notre cher premier ministre est tout à fait d'accord avec cette approche! N'ont-ils
    pas tous les deux investi et oeuvré au sein d'une clinique privée avant leur poste
    actuel en politique? La médecine pour eux c'est "on te soigne mais si tu payes".
    Quelle belle vision de leur engagement et de leur profession!