Revenons à demain

En 1910, dans le premier numéro du Devoir, Jules Fournier écrit qu’il est heureux de tremper sa plume dans « un bel encrier tout flambant neuf, rempli jusqu’au bord de bonne encre fraîche et claire ». Fournier se réjouit de pouvoir compter pour une fois sur une encre qui n’a pas gelé.

Plus d’un siècle plus tard, l’encre n’a toujours pas gelé au Devoir. Même si parfois le journal a manqué d’argent pour chauffer ses locaux, il n’a jamais manqué d’énergie pour chauffer les consciences.

Je rappelle cela alors que Bernard Descôteaux, directeur du Devoir depuis près de deux décennies, quitte le journal. Ce départ est important. Descôteaux aura oeuvré à divers titres au Devoir pendant quarante-deux années. Des neuf directeurs que le journal a connus à ce jour, seul Henri Bourassa, le fondateur, y a passé plus de temps que lui à titre de directeur.

Certes, Bernard Descôteaux ne fut jamais un Jules Fournier ou un Henri Bourassa. Il n’en possédait ni le style ni la fougue. Il n’en demeure pas moins, dans la longue histoire de ce journal, un digne et très louable héritier de ces illustres devanciers. Le Devoir lui doit beaucoup. Plus encore, je crois, que ce qu’on en a déjà dit ces derniers jours, à l’heure de souligner son départ.

En 2010, à l’occasion du centenaire du Devoir, la plupart des journaux piquaient du nez tandis que Le Devoir redressait la tête. Son tirage et ses ventes continuaient alors de grimper depuis quelques années. Sous le règne de Descôteaux en fait, ce journal habitué à connaître des secousses goûte soudain à plusieurs années d’une relative quiétude.

Ce n’est que très récemment que Le Devoir s’est cogné le nez à « la crise des médias », cette appellation grosse comme les ballons gonflés par ceux qui voudraient que l’information éclate dans tous les sens au seul profit du commerce. Mais Le Devoir a traversé bien d’autres misères. Et le voici d’ailleurs qui retrouve son ballant et son allant, grâce entre autres à la fraternité de ses lecteurs et de ses amis.

J’en reviens plus précisément à Bernard Descôteaux. On a répété qu’il était « un brave homme ». Je dirais plutôt qu’il était un homme brave. La nuance est importante. La bravoure aujourd’hui est souvent confondue avec une témérité dont les éclats éblouissent le regard. Mais un brave peut aussi se manifester dans la durée. Que cet homme ait su, si longtemps, défendre sans relâche les siens tout en s’assurant du maintien d’un cap, voilà qui est un accomplissement considérable.

Bernard Descôteaux était, par ses fonctions, mieux au fait que d’autres des problèmes financiers du journal. Il ne se livrait pas pour autant à une déification de l’argent. Je ne l’ai jamais entendu pour ma part prêcher la résignation à cet ordre économique qui, en fin de compte, se satisfait de voir le journalisme pensé comme le simple relais servile des envies des multinationales. Bien au contraire. Ses idées gardaient une inclination sociale-démocrate.

Lorsque Descôteaux prenait la parole en public, il s’arrêtait toujours à une ou deux reprises pour dégager ses cordes vocales. On eût pu croire qu’il s’agissait là d’une manifestation d’une certaine nervosité. Rien en vérité ne semblait troubler son calme olympien.

Un caractère impétueux ne manquerait jamais de bonnes raisons pour s’agiter dans un journal. Mais ce n’était pas du tout sa manière. À naviguer dans une barque fragile depuis tant d’années, cet homme très constant avait appris mieux que quiconque qu’il convient de ramer ferme, mais sans trop faire de vague, afin de ne pas avoir à écoper ensuite de ses propres débordements.

Au printemps 1994, j’avais débusqué quelques vieux dossiers qui comportaient une part d’actualité. Le Devoir m’invita à en parler. Du jour au lendemain, je me retrouvai assis au milieu de la salle de rédaction. Bernard Descôteaux était alors rédacteur en chef, placé sous la gouverne de Lise Bissonnette, une femme dont j’idolâtrais la plume. Comme d’autres, j’avisai tout de suite que le tempérament doux et posé de Bernard Descôteaux faisait pour ainsi dire tampon entre la haute direction et la salle de rédaction.

Assis pour la première fois au centre de ce qui allait plus tard devenir mon cercle, je peinais à maîtriser le système informatique du journal. Par dépit, je finis par utiliser plutôt mon stylo-plume.

Mon tout premier texte au Devoir fut révisé par Bernard Descôteaux. Il l’annota d’une encre havane semblable à celle que j’avais utilisée pour le rédiger. Il commença ses observations sur mon texte en soulignant que personne d’autre que lui dans cette salle n’était autorisé à utiliser cette encre brune ! Depuis, sauf en privé, je ne l’ai jamais plus employée…

En public, je fus de ceux qui défendirent la candidature de Bernard Descôteaux à la succession de Lise Bissonnette, afin d’éviter que le journal d’Henri Bourassa ne glisse entre les mains de gens prêts à se les couper pour faire croire qu’ils les avaient propres.

Des années plus tard, revenu au Devoir, j’y fus accueilli à nouveau par Descôteaux. Aux réunions de la rédaction, cercle privilégié de décision, il répétait toujours une phrase lorsque les discussions s’éternisaient : « Revenons à demain. » Le passé ne fut jamais pour cet homme un présent qui avait fait son temps. Mais en bon journaliste, il éprouvait d’abord une passion pour ce que serait, sous toutes ses formes, le journal de demain.

Revenons donc à demain, amis lecteurs, tout en levant notre chapeau à Bernard Descôteaux.

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8 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 8 février 2016 01 h 35

    Bonne retraite et longue vie au Devoir

    Le regard posé sur demain , n'a-t-il pas pour effet que tout n'est toujours que changements qu'il faut savoir soupesé et analysé l'avenir, être temoins du temps qui passe, les organisme ayant comme fonction ce rôle n'étant pas tres nombreux, n'est-ce pas un rôle prévilégié, bonne retraite et longue vie au Devoir

  • Gaston Bourdages - Abonné 8 février 2016 08 h 00

    «Le passé ne fut jamais pour cet homme un présent...

    ...qui avait fait son temps»
    Et si le passé de monsieur Descôteaux constituait pour nous, public lecteur, un présent ? Oui. un cadeau !
    Ce fût le cas. Il a été, dans l'histoire journalistique du Québec, un présent, un cadeau. Cadeau qui invite à la gratitude et reconnaissance à tout ce qui a permis à monsieur Descôteaux d'être.
    Mercis à vous deux messieurs Descôteaux et Nadeau pour ce sage rappel quant à la position à prendre à l'égard du passé....au présent et au futur.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • François Doyon - Inscrit 8 février 2016 10 h 14

    Le "Devoir" miroir!

    Québec, "PAYS"! Miroir du "Devoir"! Libre de penser! D'orienter! De décider! Très riche de ce que tout cela procure. Le "Devoir"!! Droit, la tête haute, fier et ...!
    Monsieur Bernard Descôteaux, MERCI!
    F.D.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 8 février 2016 10 h 29

    Bel hommage à M. Descôteaux

    Je sais gré à M. Descôteaux et à Mme Bissonnette d'avoir permis que 125 de mes lettres soient publiées dans «Le Devoir» jusqu'à ce jour.

  • Gilles Théberge - Abonné 8 février 2016 11 h 01

    C'est tout un hommage !

    Bien senti à part ça.

    Il ressemble en tout point à l'image que je me faisais de monsieur Descôteaux!