Une biennale à la page

Me voilà dans la capitale fédérale pour couvrir un événement national dont la durée est fort raisonnable. En ce sens, les collègues de la section politique m’envieront un peu, j’imagine, et ils auront raison. Les Zones théâtrales, inaugurées hier soir et occupant la région de Gatineau-Ottawa jusqu’à samedi, ne comptent ni sur les publicités négatives ni sur les appels robotisés pour charmer la populace.

En guise de carte de visite, la biennale consacrée au théâtre professionnel franco-canadien a plutôt produit un superbe programme papier qui, au-delà de son rôle de vitrine informative et promotionnelle, déploie un imaginaire graphique particulièrement inspiré. Au langage visuel épuré et un peu générique souvent adopté pour ce type de publication, on a préféré une signature forte qui mérite d’être soulignée.

Le concepteur Marc Girouard de la firme Llama Communication — il faut bien rendre à César… — s’est inspiré de deux des tendances marquées de la programmation, l’une thématique et l’autre plus formelle. Directeur artistique de l’événement, René Cormier confie d’abord dans son mot d’ouverture que de nombreuses propositions retenues s’appuyaient sur une forme de critique, douce-amère ou sardonique, de l’American way of life, hérité des années 50-60 et aux nombreux tentacules planétaires.

C’est le cas, par exemple, du spectacle d’ouverture, Americandream.ca, un diptyque produit par La Tangente de Toronto. La pièce écrite par Claude Guilmain se déploie sur plusieurs décennies, saga familiale avec la guerre comme toile de fond. Dans une forme tout autre, plus proche de la performance gestuelle et musicale, #PigeonsAffamés, du Théâtre du Trillium, secouera joyeusement la nostalgie d’une époque qu’on aime parfois se figurer plus simple ou plus excitante.

Autre présence forte, le cirque s’infiltre ici et là, en des formes détournées ou plus traditionnelles. Avec Barbecue, le collectif Vague de cirque (îles de la Madeleine) déploie ici un chapiteau habituellement planté loin des grands centres.

Force locale en plein essor, les Créations In Vivo promettent pour leur part un mariage multidisciplinaire dans État vertical, qui aborde le délicat thème du deuil par la danse, le théâtre documentaire et l’acrobatie.

Univers de papier

Les deux lignes distinctives s’incarnent dans les couleurs vibrantes des illustrations pleines pages de la brochure. On y reconnaît les grandes icônes de la culture populaire américaine recyclées en performeurs dérisoires d’une foire de bouts de chandelles.

C’est ainsi que ce président abattu dans l’exercice de ses fonctions se voit ironiquement métamorphosé en homme-canon. Quelques pages plus loin, un Prix Nobel de littérature, qui sonna lui-même son propre glas, devient un pantin à paillettes jonglant avec des saucisses en flammes. Une enfant-star joufflue a coiffé ses jolies bouclettes d’un casque de soldat et se retrouve assise sur un cheval de carrousel défiguré par un masque à gaz.

Figées dans les sourires ou les moues classiques qui ont contribué à en faire des images plutôt que des humains — et ce, parfois même de leur vivant, telle cette blonde explosive sur son fil de fer piégé —, les figures sont recyclées, triturées, détournées. Doit-on y voir un clin d’oeil au pape du pop art, celui dont on étire depuis bientôt un demi-siècle les 15 minutes de gloire ? Il y est, d’ailleurs, juché sur un tricycle aux proportions gigantesques.

Mouvement de résistance à une culture imposée ou désir d’embrasser une appartenance continentale en s’appropriant ses fantômes de papier glacé ? Il y a de ce double mouvement dans ces images à la fois drôles et provocantes, qui nourrissent une ambiguïté qui ne manque pas d’intérêt. Reste à voir si la trame ainsi dessinée influera sur la réception des spectacles.

Un observateur particulièrement perspicace m’a fait remarquer qu’au bas de la page où figurent les représentants des principaux responsables financiers de la tenue des Zones, à savoir le Centre national des arts, le Conseil des arts du Canada et Patrimoine canadien, s’était glissée l’image d’un lapin sous le museau duquel on agite une carotte au bout d’une ficelle. Pur hasard ou pointe de malice ? Dieu seul le sait, et le graphiste s’en doute…

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