Cinq âmes ici et maintenant

La mort du percussionniste d’origine sénégalaise Doudou Ndiaye Rose, préalablement décrété « trésor humain vivant » par l’UNESCO, m’a rappelé un papier que consacrait récemment Marc Cassivi au comédien Guy Nadon. L’estimé collègue de La Presse y décrivait l’interprète principal de la pièce Tu te souviendras de moi comme un « monument national ».

Il s’agissait bien sûr d’un éloge visant à souligner l’apport jugé exceptionnel de ce grand interprète à la culture québécoise. Il n’en demeure pas moins que les décrets patrimoniaux apposés à du vivant me laissent toujours un peu songeur, même lorsqu’il s’agit d’un individu dépositaire d’un savoir rare, comme dans le cas de Ndiaye Rose. Les monuments, symboliques par essence, demeurent des choses plutôt figées…

Mes ruminations mémorielles ne furent que ravivées de plus belle au lendemain du décès de l’illustre musicien africain, alors que s’ouvrait au Théâtre d’Aujourd’hui la présente édition de l’événement Dramaturgies en dialogue. Pour donner vie à la pièce du nouveau venu Benjamin Pradet, l’équipe du Centre des auteurs dramatiques (CEAD) avait réuni, sous la direction de Robert Bellefeuille, une distribution formée de Jacques Godin, Andrée Lachapelle, Monique Miller, Béatrice Picard et Albert Millaire. À 80 ans, ce dernier est le bébé du groupe.
 

Autonomisation et affirmation

Comme le mentionnait avec éloquence le conseiller dramaturgique Paul Lefebvre en guise d’introduction, voilà une équipe qui a participé activement à l’autonomisation et à l’affirmation d’un théâtre du temps que ce dernier se disait encore canadien-français. Un exemple parmi mille : on peut rappeler que Mmes Miller et Picard ont toutes deux participé à la création de Bousille et les justes de Gratien Gélinas, en 1959. Chacun, chacune d’eux cinq cumule plus de 60 ans sur les scènes, sur les plateaux.

Pourtant, des épithètes « légendaires » ou « monumentales » ne rendraient pas justice à la belle soirée de jeudi dernier, qui lançait du même coup les festivités entourant le 50e anniversaire du CEAD. Il fallait sentir l’humilité et la détente de gens qui n’ont plus grand-chose à prouver. Tous ont pris le temps de savourer, malgré le fait que la pièce gagnerait sans doute à être livrée à un rythme un peu plus allègre.

Inespérés, inattendus

Le texte de Pradet m’a fait penser à un Réjean Ducharme en partie renversé. Plutôt que d’éternels enfants résistant à un monde dont ils perçoivent avec lucidité le mensonge permanent, 80 000 âmes vers Albany met en scène un quintette de vieillards qui ne prennent plus la peine de départager le passé du présent ou le vrai du faux. Las de leur triste vie entre les quatre murs du Grand Château de Terrebonne, ils fuguent vers New York sur des chevaux blancs et enchantent de leurs confuses présences motels, bars et « diners » sur la route des États.

Ajoutons à ce thème dramatique un travail plutôt fin sur la langue et les quelques allusions subliminales à Ines Pérée et Inat Tendu que j’ai cru percevoir çà et là, et peut-être est-ce bien l’ombre de l’écrivain-fantôme de Saint-Félix-de-Valois qui rôde dans un petit coin de la pièce. Peut-être aussi que tout ce à quoi nous assistons n’est que l’ultime répétition du spectacle de Noël que la représentante du comité social de l’hospice promet dès la première scène ?

Conjuguant onirisme et trivialité, commérages de CHSLD et affrontements shakespeariens, l’oeuvre de Benjamin Pradet laisse de belles portes ouvertes aux metteurs en scène qui, à l’instar de Sébastien David et des finissants 2014 de l’École nationale de théâtre, se mesureront à sa concrétisation scénique.

Il y a chez ces vieux et ces vieilles une incapacité à départager désormais les souvenirs qui les constituent et les histoires qu’ils s’inventent ou qu’on leur a racontées. On ressent la même chose en regardant ces actrices et ces acteurs désormais indissociables de tant de personnages. Dans cette zone floue entre mémoire et imaginaire, je vois une définition fort valable de l’idée même de culture.

Dramaturgies en dialogue se poursuit jusqu’au jeudi 27 août.