Le bijou et l’écrin

Selon une persistante rumeur, le gouvernement Couillard laisserait tomber Le Diamant, lieu de création et de diffusion en plein coeur du Vieux-Québec imaginé par Robert Lepage. Le projet d’aménagement, évalué à 54 millions de dollars, devait être soutenu par le gouvernement provincial à la hauteur de 30 millions, somme d’abord promise par Jean Charest et qui figurait encore dans les engagements électoraux des libéraux le printemps dernier. Plus de trace non plus des 4 millions promis par la Ville de Québec dans son budget déposé lundi. Mais bon, pour ce que vaut ce type de promesse…

Outre les actuelles compressions budgétaires qui n’épargnent aucun secteur, on évoquerait aussi, selon Jocelyne Richer, de La Presse canadienne, la saturation du marché régional en matière d’offre culturelle, notamment au moment où se profile à l’horizon l’ouverture d’un aréna qui, à défaut de gros hockey à court ou moyen terme, devra être encore plus rempli par de gros spectacles.

On voit mal comment Le Diamant, qui serait ainsi amputé de plus de la moitié de son budget projeté, pourrait le cas échéant être extrait des ruines de l’ancien YMCA accoté au Capitole. Autre glas qui serait alors sonné, celui de l’établissement tant attendu des Gros Becs, diffuseur spécialisé en théâtre jeunes publics qui s’apprêtait enfin à gagner pignon sur rue en investissant la Caserne Dalhousie, actuel chef-lieu de la compagnie Ex Machina de Lepage qui se préparait à migrer place d’Youville.

Outre les futures oeuvres imaginées par le maître d’oeuvre de La trilogie des dragons, Les sept branches de la rivière Ota et Lipsynch, le nouveau lieu — que l’on imagine à la fine pointe de la technologie — devait également servir à l’accueil de spectacles étrangers, à l’occasion du Carrefour international de théâtre par exemple. Autre usage envisagé : un pied-à-terre pour le maintien en circulation des oeuvres passées de la compagnie, une avenue déjà exploitée grâce à l’apport de ces doublures grand luxe que sont Yves Jacques (La face cachée de la lune, Le projet Andersen) et Marc Labrèche (Les aiguilles et l’opium).

Au printemps dernier, en entrevue avec Isabelle Houde du Soleil, Robert Lepage confiait justement : « C’est tellement éphémère, la vie d’un spectacle théâtral, contrairement au cinéma. […] On n’a pas le réflexe ici de garder les productions en vie. Quand on veut faire état de la mémoire du théâtre au Québec, il faut se fier à ce qui a été écrit là-dessus, ce qui a été enregistré. »

On peut louer le caractère évanescent de la rencontre théâtrale et cultiver la douce nostalgie historique du « il fallait être là ». Mais dans un milieu où l’on a tellement tout misé sur la création, quitte à s’épuiser, l’apparition du Diamant m’apparaissait comme la mise sur pied d’un laboratoire de diffusion permettant enfin d’envisager sous un nouveau jour la notion de répertoire vivant dans le contexte québécois.

Il y a des compagnies qui maintiennent en vie un certain nombre de spectacles à la fois, parfois durant des années ; sauf erreur, elles se consacrent pour la plupart aux jeunes publics, ce qui suppose des modalités et des réseaux de circulation distincts. J’ai plutôt en tête une philosophie de conservation par l’action, tels ces exemples d’efforts déployés pour faire vivre au présent les héritages chorégraphiques d’une Pina Bausch, d’un Maurice Béjart ou encore, plus près de nous, d’un Jean-Pierre Perreault. Faut-il vraiment attendre que l’artiste soit inactif ou disparu ?

Avec le nouveau lieu d’Ex Machina, on pouvait rêver d’un endroit où, grâce à un système d’alternance par exemple, le répertoire lepagien pourrait en quelque sorte bénéficier d’une vitrine pérenne. Est-ce là mégalomanie ? On parle ici de l’un des artistes les plus célébrés et demandés de la planète, un homme qui n’a jamais ménagé ses efforts pour que cette renommée crée des retombées sur sa ville d’origine. Si le fantasme d’une troupe permanente demeure follement coûteux, disposer d’une structure spécifique permettrait tout de même d’imaginer d’autres modèles organisationnels, qui pourraient notamment tabler sur le fort bassin d’interprètes talentueux à qui la Vieille Capitale ne peut offrir qu’un nombre restreint de débouchés.

Évidemment, le tout nécessiterait volonté, prise de risque et vision à long terme. Rien à voir avec la réalité, les vraies affaires et l’année 2016 comme seule échéance. D’où un doute légitime…