Question de génération

C’est de bonne guerre. Chaque fois qu’un Québécois met un pied en France, la chasse est ouverte. Du mail au smartphone, du best of au sponsoring, rien ne nous fait plus plaisir que de flinguer les mots anglais qui ornent la langue des snobinards hexagonaux.

 

Il faut dire que la cueillette n’a jamais été aussi bonne. Rarement la France a eu si peu confiance en elle. Et cela s’entend. C’est particulièrement le cas dans les médias, où l’on voit arriver nombre d’anglicismes depuis longtemps utilisés au Québec. Des expressions auxquelles, heureusement, mon concierge n’entend pas un traître mot. Il ne connaît pas son bonheur.

 

Mais les temps changent. Il y a belle lurette d’ailleurs que les Français ont compris que nous ne sommes pas les puristes qu’ils imaginaient. Tous auront remarqué qu’à la dernière cérémonie de clôture à Cannes, Xavier Dolan fut le seul lauréat francophone à s’exprimer en anglais. Certes, notre surdoué a voulu exprimer sa gratitude à Jane Campion dans la langue de la cinéaste. Ce qui l’honore. Mais c’est aussi en anglais qu’il a tenu à décliner la partie la plus importante de son message afin, disait-il, d’être entendu de sa génération.

 

Ce choix fut d’autant plus remarqué que Lambert Wilson avait pris soin d’ouvrir la soirée en cinq langues, avant de conclure : « I guess you know dear friends by now it is going to be in French. Voilà ! » (Vous le savez, chers amis, à partir de maintenant, ce sera en français. Voilà !) Le message était on ne peut plus clair. Ce qui n’a pas empêché ceux qui ne parlaient pas français de le faire en anglais, en italien ou en russe. Les Italiennes Monica Bellucci et Sophia Loren poussèrent la grâce jusqu’à s’exprimer dans notre langue. Est-ce l’impertinence de la jeunesse ? La seule exception fut Xavier Dolan.

 

Évidemment, la langue est une chose si intime qu’on peut difficilement en faire le reproche à un lauréat qui vit un des moments les plus intenses de sa carrière. Ce qui ne devrait pas nous empêcher de comprendre.

 

Notre ancien premier ministre Jean Charest aimait bien, lui aussi, reprocher aux Français leur goût immodéré pour l’anglais. C’était pour mieux prononcer des discours bilingues (un paragraphe en anglais et un autre en français) lorsqu’il passait par Bruxelles, une ville plus francophone que Montréal, devant des salles qui parlaient français et où la traduction simultanée était disponible. Tous les journalistes qui l’ont suivi ont senti la véritable délectation qu’il éprouvait à manier la langue de Shakespeare. Pour peu, il aurait oublié que le français était encore, aux dernières nouvelles, la seule langue officielle du Québec.
 

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Certes, un cinéaste n’a pas les devoirs d’un premier ministre. Mais ces exemples illustrent combien les Québécois ont de la difficulté à percevoir le français comme « une grande langue », ainsi que l’explique avec beaucoup de finesse François Ricard dans son dernier recueil, Moeurs de province (Boréal). Ce qui semblait évident pour Monica Bellucci, Sophia Loren et Lambert Wilson ne l’était visiblement pas pour Xavier Dolan. Je me risquerais même à avancer que ce qui semblait une évidence pour Gilles Carle, Denys Arcand et Jean-Claude Lauzon ne l’était plus tout à fait pour le réalisateur de Mommy. Tout se passe, écrit Ricard, comme si, avec le temps et alors que le Québec se bilinguise, notre langue maternelle (que Xavier Dolan désigne plutôt comme sa « langue première ») devenait « objectivement de moins en moins nécessaire, sinon de plus en plus inutile, pour ne pas dire : encombrante ». Pourtant, poursuit l’auteur, « si nous persistons, en somme, à nous voir comme une nation de langue française, c’est un peu par folie, sans doute, ou par paresse, mais surtout parce que nous savons que sans le français […] il ne resterait plus rien de nous ».

 

Outre cette insistance à parler anglais, ce qui était le plus frappant dans les propos de Xavier Dolan à Cannes, c’était sa volonté de s’adresser à « sa » génération. Comme si, soudainement libéré de la nation et de la langue, le cinéaste sentait tout à coup l’irrépressible besoin d’appartenir à quelque chose.

 

Qu’on me permette une hypothèse. Dans un monde dénationalisé où la langue est enseignée comme un vulgaire instrument de communication, elle devient interchangeable et n’est plus un lieu d’appartenance. Mais la nature ayant horreur du vide, la « génération » est là prête à occuper l’espace laissé vacant. Contrairement à la nation et à la langue qui imposent des frontières à la libre circulation des biens et des personnes, les générations X, Y ou Z sont compatibles avec la mondialisation. Le nombrilisme générationnel devient même un instrument de marketing dans un monde où le renouvellement permanent est la loi de l’économie comme de la culture. Bientôt, toutes les lettres de l’alphabet n’y suffiront plus.

 

L’ironie du sort aura voulu que notre jeune prodige remporte son prix ex aequo avec un cinéaste de 83 ans, le grand Jean-Luc Godard. Le titre de son très beau film en dit d’ailleurs plus long que tous les discours : Adieu au langage.