#lesgens

Les gens qui se sont dit qu’ils avaient assez attendu, que le délai était insoutenable et que, finalement, ce ne serait pas une si mauvaise idée de faire sauter la clôture à leurs enfants pour qu’ils soient les premiers à s’emparer d’oeufs de Pâques disséminés dans un parc de Laval. Les gens qui ont suivi derrière et, comme leurs marmots ne trouvaient plus rien, que tous les oeufs avaient été ramassés, ont décidé de piger dans les paniers d’autres enfants.

 

Les gens qui n’ont pas d’opinion. Qui ne lisent pas les journaux, qui votent pour des politiciens parce qu’ils sont beaux. Les gens qui sont capables d’appuyer un parti sans aucune arrière-pensée, sans jamais avoir l’impression de se trahir ne serait-ce qu’un tout petit peu. Les gens dont j’envie parfois l’ignorance, ou la naïveté, ou la foi. Vraiment.

 

Les gens qui réagissent à des articles sur le Web pour se mettre en valeur, qui pinaillent, qui lisent en diagonale avant d’aller faire luire au bas de l’écran ce qu’ils considèrent comme une éclairante réflexion. Les gens qui écrivent sans même réfléchir. Les haineux, les détesteurs, les trolls, les petits êtres mesquins qui se cachent derrière l’anonymat, et dans le lointain horizon du Web pour écraser d’autres gens.

 

Les gens qui se promènent en shorts au printemps quand il fait 5. Les gens chez Costco. Les gens qui arrosent l’entrée, qui pellettent la neige du terrain dans la rue. Les gens qui ne vous laissent jamais passer en voiture, enfermés qu’ils sont dans l’unique espace de liberté dont ils disposent et qu’ils défendent en regardant droit devant. Les gens dont le silence est un cri. Les gens qui achètent des cellulaires à leurs enfants. Les gens qui regardent Yamaska. Les gens qui ont hâte de revenir de voyage pour boire leur café du Tim. Les gens qui braquent leur attention sur le minuscule du quotidien parce que lever les yeux vers quelque chose de plus grand qu’eux les angoisse.

 

Les gens qui pensent que les conservateurs à Ottawa font du bon boulot, que la réforme de la Loi électorale par Pierre Poilievre est utile, que cela n’a rien à voir avec la partisanerie. Les idiots qui croient réellement qu’Élections Canada défend autre chose que la démocratie en programmant des campagnes publicitaires pour inciter les jeunes à voter.

 

Les gens qui voudraient d’un ministre de la Santé en santé. Les gens que cela n’agace pas outre mesure que celui-ci soit un opportuniste, un vire-capot, un personnage détestable, mais que cela révulse qu’il soit obèse. Les gens qui obsèdent tellement sur l’image qu’ils préféreraient probablement que le Docteur Barrette soit mince comme un pic, mais qu’en cachette, il se shoote à la morphine et couche avec des putes syphilitiques.

 

Les gens qui trouvent que j’en mets un peu, là.

 

Les gens qui défoncent les vitrines quand le Canadien gagne. Les gens qui défoncent des vitrines quand le Canadien perd.

 

Les gens qui dénoncent toujours la nostalgie et les gens qui se méfient sans cesse de l’avenir.

 

Les gens qui pensent que ce n’est pas le rôle de l’État de financer des journalistes qui dénoncent les dérives de l’État. Les gens qui pensent que l’argent public est mieux investi dans des subventions à la télé privée qui, elle, au moins, produit des émissions populaires.

 

Les gens qui font la morale aux fumeurs. Les gens qui fument dehors quand il fait moins un million. Les gens qui étalent leur mépris en forme d’exercice de style dans le journal. Les gens qui font ainsi le portrait de nos mille petites intolérances.

 

Les gens qui jugent, comme tout le monde, les autres gens. Les gens qui se font croire qu’eux ne jugent pas.

 

Les gens qui forment des castes, et s’approprient un discours qui valide leur mode de vie, leurs convictions, leurs doutes. Les gens qui ne doutent pas et que je redoute. Les gens qui cherchent des refuges. Parfois dans leur propre reflet. Comme l’écrivait magnifiquement une amie : on n’est jamais mieux selfie que par soi-même.

 

Les gens qui adoptent des idées préfabriquées, ou d’autres qui se cachent derrière celles qui sont trop complexes pour être expliquées aux premiers. Les gens qui ne cessent de trouver des raisons pour condamner l’époque.

 

Les gens qui publient sur les réseaux sociaux des nouvelles déprimantes à propos du Black Friday, des cotes d’écoute de La voix, ou simplement des photos incriminantes d’autres gens qu’eux, dont ils se dissocient — en raison de leur manque de savoir-vivre, de goût, de jugement — et soulignent le caractère pitoyable de leurs actions en y ajoutant le mot-clic #lesgens.

 

Les gens que j’aime. Les gens que je maudis. Les gens dont je suis, ce qui me donne parfois une raison de plus de détester les gens.

24 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 26 avril 2014 06 h 52

    Toute une occasion pour nous aimer, sans narcissisme, que...

    ...celle offerte ce matin, monsieur David ! En quelques endroits, je me suis reconnu, la lèvre plissée et me suis souri. Ah! Cette imparfaite humanité ! Une chance et plus que feu monsieur Albert Jacquard nous a aussi offert ce message d'espérance...Mais encore ? Que nous sommes une «humanité en devenir». À l'interpellante lecture de votre «papier du jour», «y a du boulot dans l'air» C'est bien monsieur Félix, celui du «Tour de l'Île» qui nous a invité à nous «cracher dans les mains». J'espère vivre vieux pour corriger et en arriver à m'aimer inconditionnellement.., le miroir cassé. Je souris et vous remercie, monsieur David, de m'en fournir superbe occasion moi dont les zygomatiques manquent «atrocement» d'exercices.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Écrivain -chroniqueur

  • Denis Miron - Inscrit 26 avril 2014 07 h 15

    Serait-ce la nouvelle version de «gens du pays»

  • Robert Libersan - Abonné 26 avril 2014 08 h 43

    Une belle «claque sua yeule»

    Et les gens qui, en vous lisant M.Desjardins, estimnent que cela ne les concerne pas.

    Ca fait du bien d'en manger toute une, de temps en temps. Vive nos contradictions !

  • Sylvain Dubois - Inscrit 26 avril 2014 09 h 38

    Juger l'arbre à ses fruits

    Il y a beaucoup d'amertume dans votre chronique, Monsieur Desjardins. De la misanthropie même - mais peut-être aussi un peu d'ironie...
    Si je peux vous offrir ces quelques mots de réconfort: il y a une différence entre juger les gens eux-mêmes et juger leurs actions. Le premier vous rabaisse à leur niveau; le second constitue la seule façon de leur faire prendre conscience.
    Je vous suggère un exercice de réflexion: essayez, pour voir, d'écrire une chronique similaire intitulée #lesenfants. Il y en aurait, des mauvais coups à énumérer! Mais vous verrez bien que quoi qu'on puisse leur reprocher, on n'arrive jamais pour autant à les détester.

    • Gaston Bourdages - Inscrit 26 avril 2014 14 h 52

      Monsieur Dubois...mercis pour cette fort pertinente intervention. L'énorme différence entre le fondamental de l'être humain et chez l'être humain et ses comportements. L'Homme n'est pas que ce qu'il fait, que ce qu'il dit, que ce qu'il pense. Ai-je bien compris la différence entre «l'être humain jaloux» et «l'être humain aux COMPORTEMENTS jaloux»? Chance voire privilège qui est nôtre de pouvoir changer...nous changer autrement je suis et demeure prisonnier de...moi-même. Toute une prison que celle d'être confiné à ses cellules intérieures ! Pour celles et ceux en ayant eu besoins, savez-vous que la prison et/ou le pénitencier peuvent être voies et voix de liberté...de libération? Endroits idéeaux pour regarder les «fruits de nos arbres»et juger de la façon dont ils ont «grandi»
      Mercis encore à vous, monsieur Dubois, pour cette invitation réflexion,
      Gaston Bourdages
      Écrivain - chroniqueur.
      Saint-Mathieu de Rioux, Qc.