Le sort de l’humanité

Nous sommes appelés à disparaître. Individuellement, c’est une vérité de La Palice, mais collectivement, la nouvelle se prend moins bien. L’humanité tout entière va s’éteindre à une date indéterminée, mais incontournable.

 

Jusqu’à récemment, il n’y avait que l’Ancien Testament pour nous conter des peurs pareilles. Malheureusement, l’Apocalypse n’est plus la chasse gardée des évangélistes et des grenouilles de bénitier. Elle appartient désormais à la science. L’humanité court à la perte tête baissée, nous dit celle-ci, et la raison est claire, simple, indiscutable : l’utilisation d’énergies non renouvelables, dont évidemment le pétrole.

 

Certains d’entre vous ont déjà commencé à rouler de la paupière. C’est rêver en couleur de penser que… Je trouve cela aussi. Après tout, le pétrole ce n’est pas seulement l’industrie de l’automobile, c’est l’asphalte, le toit des maisons, les ballons de soccer, les produits de beauté, le pull super moelleux que vous venez de vous acheter chez Simons (mais qui a une drôle d’odeur, quand même) et probablement une partie du bulletin de vote sur lequel vous faites religieusement un X aux quatre ans (ou moins). On ne se débarrasse pas du pétrole en criant David Suzuki. Et que dire des retombées économiques ? Le Québec a besoin d’argent, on ne le sait que trop bien.

 

Tout ça pour dire que je comprends la décision du gouvernement Marois. Je comprends le besoin de voir aux enfants qui braillent, au toit qui coule, au compte de taxes qui est dû et aux voisins qui se plaignent. Je comprends le besoin de pallier aux urgences, de voir au court terme, mais alors, c’est le travail de qui, le long terme ? C’est la responsabilité de quel pays, au juste, le sort de l’humanité ?

 

Pourtant, ce n’est pas les ouvrages scientifiques qui manquent. Un des plus récents, The Sixth Extinction : An Unnatural History, de la journaliste du New Yorker, Elizabeth Kolbert, raconte éloquemment ce qui se passe autour de nous. Par exemple, comment la disparition d’espèces animales, processus normal mais occasionnel, est passée d’un cas tous les 700 ans à 21 256 cas menacés d’extinction aujourd’hui, près du tiers de toutes les espèces étudiées.

 

L’étude s’attarde surtout au fait que nous sommes actuellement plongés dans un événement rarissime dans l’histoire de la planète, un revirement écologique qui fera table rase du monde tel que nous le connaissons. Ce genre de cataclysme s’est produit à cinq autres reprises au cours des quatre milliards dernières années, mais jamais auparavant avec des humains à bord. La dernière disparition pandémoniaque, et la mieux connue, remonte évidemment au temps des dinosaures, alors qu’un astéroïde géant aurait subitement mis fin à l’ère du mésozoïque.

 

Selon de nombreux scientifiques, nous vivons aujourd’hui la sixième extinction massive de l’histoire. Seulement, cette fois, l’astéroïde géant, c’est nous. « Aucune autre créature n’a réussi cet exploit [la destruction de son environnement], dit Elizabeth Kolbert, ce qui, malheureusement, deviendra l’héritage le plus durable de l’humanité. »

 

Revenons donc à la décision-surprise du gouvernement Marois d’encourager la production pétrolière au Québec. Plusieurs ont applaudi. Il serait « immoral » de lever le nez sur un tel levier économique, a-t-on précisé. Mais que dire de l’immoralité d’ignorer l’avenir de l’humanité ? Il n’y a, après tout, qu’une seule façon de remédier au cataclysme qui nous pend au bout du nez. Il faut, disent les experts, laisser la presque totalité des réserves énergétiques où elles sont. Enfouies sous terre. Il faut commencer dès maintenant à trouver des solutions de remplacement. L’électrification des transports, la taxe au carbone, tourner le dos au gaz de schiste, c’est très bien, mais jumelés à l’exploitation du pétrole, c’est l’équivalent de se mettre au régime tout en mangeant du gâteau au chocolat. Un non-sens.

 

L’aveuglement volontaire des politiciens au sujet de l’environnement m’apparaît l’équivalent, en fait, des ornières portées durant le temps de l’esclavage. Pendant des siècles, on considérait comme normale la vente d’êtres humains au nom du commerce international et des pratiques de travail. Il a fallu la Révolution française et la guerre de Sécession américaine, l’établissement de droits de la personne et, non la moindre action, un changement de cap du grand capital pour que la traite des Noirs soit considérée désormais immorale. Combien de temps encore avant que le déclic se fasse pour l’environnement ?

 

En parlant de droits de la personne, la Ligue des droits et libertés fête ses 50 ans. Le droit des femmes, des autochtones, des minorités, le droit de manifester, à l’environnement… La Ligue en a enfourché, des chevaux de bataille. Une soirée est prévue demain pour l’occasion.

42 commentaires
  • Alain Gignac - Abonné 19 février 2014 02 h 28

    Cliché négatif sur la Bible

    Dans l'ensemble, votre commentaire est excellent et donne à réfléchir – comme toujours. Lire votre chronique est synonyme de la lutte contre la langue de bois et les idées reçues, mais...

    Mais cette fois-ci, votre introduction me laisse perplexe, nouvel indice du biais négatif envers la Bible qu'entretiennent nos élites culturelles. La Bible est pourtant un patrimoine de l'humanité et un trésor littéraire, qui donne à réfléchir par la multiplicité de ses propos, points de vue et genres littéraires, pourvu qu'on ne la réduise pas au cliché et à la langue de bois, pourvu qu'on la fréquente et qu'on l'aborde en évitant les préconceptions fondamentalistes et les clichés du genre :

    «Jusqu’à récemment, il n’y avait que l’Ancien Testament pour nous conter des peurs pareilles. Malheureusement, l’Apocalypse n’est plus la chasse gardée des évangélistes et des grenouilles de bénitier.»

    1/ La Bible n'est pas un livre de peur, bien que ses histoires reflètent les côtés obscurs et lumineux de la nature humaine. 2/ L'Apocalypse est dans le Nouveau Testament. 3/ Il ne s'agit pas d'une prédiction sur la fin du monde, mais d'un regard lucide sur la tragédie de l'injustice humaine et la précarité de la vie humaine collective. C'est surtout un livre d'espérance qui affirme sa foi (utopique?) dans la victoire du bien. On peut fort bien y lire la métaphore d'une humanité et des pouvoirs humains qui s'acharnent contre toute raison et contre toute humanité (voir la caricature de ce matin du Devoir sur le podium olympique des dictatures) à s'autodétruire... et aussi à museler les voix (minoritaires) qui s'opposent à l'iniquité.

    Concernant cette perspective positive sur la Bible, j'ose renvoyer à mon article: Gignac, Alain (2012), «La Bible ou l’être humain dans tous ses états », Argument, 15, p. 32-39.

    • André Côté - Abonné 19 février 2014 18 h 40

      J'apprécie particulièrement le commentaire que vous apportez au sujet des clichés faciles qui sont trop souvent véhiculés au sujet de la Bible.
      Merci!

  • Mario Leroux - Inscrit 19 février 2014 04 h 54

    Paroles d°Hubert Reeves

    Hubert Reeves,né à Montréal,astrophysicien et communicateur scientifique disait en 2003 qu°ils ne nous restaient que quelques décennies à vivre sur notre planète Terre si ne nous changieons pas notre façon de consommer.Une décennie plus tard,on constate au contraire une accélération de notre rythme de consommation et ce phénomène est mondial.On fonce aveuglément vers un mur et le choc sera, hélas,fatal.Qu°ajouter de plus?

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 février 2014 04 h 55

    S'cusez ???

    S'cusez, avez-vous oublié quelque chose ? Avez-vous manqué de place ?

    Y a une phrase qui explique tout et qui pourra peut-être calmer vos appréhensions : «Le succès est porteur de sa propre défaite !»

    Restez zen.

    Bonne journée.

    PL

    • France Marcotte - Inscrite 19 février 2014 07 h 04

      Une phrase censée expliquer tout ne prend vraiment pas beaucoup de place, monsieur.

    • Mario Leroux - Inscrit 19 février 2014 09 h 30

      @M.Lefebre,on peut restez zen comme vous dites tout en gardant les yeux ouverts!

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 février 2014 10 h 37

      Mme Marcotte, cette phrase ne peut être comprise totalement seulement si nous regardons tout ce qui c'est passé depuis le début de l'Univers et de même pour l'Histoire humaine. Nous pouvons alors saisir toute la portée et la justesse de ces quelques mots.

      Je n'ai certainement pas la place ici pour vous raconter.

      Bonne journée.

      PL

    • Louka Paradis - Inscrit 19 février 2014 21 h 34

      Et bien, on sous-estime l'effet démoralisant des sondages sur certaines personnes au coeur sensible... surtout quand le sondage leur est défavorable.

      Après moi, le déluge...

      Louka Paradis, Gatineau

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 février 2014 05 h 57

    … disparaître autrement ?

    « Nous sommes appelés à disparaître. » (Francine Pelletier, Le Devoir)

    Si, auparavant, l’Ancien Testament (lequel ?) faisait comme « peur », tout comme certaines écritures apocalyptiques, la Science, quant à elle de ce jour, semble jouer ou manipuler cette peur avec des histoires qui, de vérification douteuse, sollicitent des données incroyables d’inquiétudes ;

    Si, en contre partie ou dérive, le monde du politique s’en mêle, cherchant à actualiser un avenir-devenir « durables » d’intégrité-qualité-vie, sur terre comme au ciel ou ailleurs ;

    Si, de ce qui précède, le Monde risque le tout pour le tout ;

    Comment ou pourquoi ne pas …

    … disparaître autrement ? - 19 fév 2014 -

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 février 2014 10 h 43

      J'ai souvent de la difficulté à suivre votre raisonnement M. Fafouin et cette fois-ci ne fait pas exception. C'est peut-être parce que vos (...) ne disent pas ce que vous savez clairement pour d'autres qui ne sont pas dans votre tête. Même les mystiques seraient mystifiés par vos propos. Mais la date... c'est clair

      Bonne journée.

      PL

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 février 2014 12 h 14

      Grands mercis, Pierre, pour votre observation sur notre texte ; une observation qui, étonnante ou amusante, risque ce mot :

      il est ou demeure possible que notre strructure de pensée soit peu accessible, mêne aux mystiques ?, entraînant, par ailleurs et sans souci, quelques suivis difficiles à vivre ou saisir, hélas !

      Boinne journée ! - 19 fév 2014 -

  • Gilles Dubé - Abonné 19 février 2014 06 h 50

    L'humanité survivra

    Pas d'inquiétudes pour l'humanité. Elle survivra au réchauffement comme toutes les autres espèces envahissantes: rats, goélands, moustiques... Elle s'éteindra avec l'extinction de la vie dans notre système solaire, lorsque le soleil explosera, ou lorsque nous entrerons en collision avec un astre venu du fond du cosmos, ou... peut importe le cataclisme. Ce qui s'éteindra avec le réchauffement de la planète, c'est notre société de surconsommation. Qu'y aura-t-il après? Le chaos? Un nouvel ordre mondial? Un nouveau moyen-âge? Je ne sais pas, mais pas la disparition de l'humanité.

    • Mario Leroux - Inscrit 19 février 2014 09 h 35

      M.Dubé,
      Votre certitude me laisse perplexe!

    • Marc Brullemans - Inscrit 19 février 2014 12 h 51

      Face aux conséquences du réchauffement planétaire, mettre sous le même chapeau, rat, goéland, moustique et homme me semble bien farfelu. Rappelons-déjà que nous ne sommes pas des animaux poikilothermes et que notre masse corporelle est importante. Nous ne sommes pas désincarnés et invincibles. Et puis, même des espèces invasives ont leur talon d'achille... Le problème ici, c'est que les conditions du futur (un siècle et plus) sont telles, par leur amplitude et leur rapidité, que le passé ne pourra guère nous servir pour prédire notre facteur d'"adaptabilité".

    • Jean-Sébastien Gauthier - Inscrit 19 février 2014 15 h 32

      Je suis bien d'accord avec vous là-dessus. Je ne pense pas que l'humanité disparaitra. Nous sommes bien trop "malains" pour nous laisser mourir de chaud...

      Le parallèle avec les espèce généraliste est très éloquent également. Ces espèces ont leurs limites, comme dit monsieur Brullemans, mais elles ont toutes un point en commun, elles sont opportunistes. Elles savent tirer profit de toute situation, profiter du minimum de ressources qu'offre un milieu de vie perturbé. Comme elles, l'humain en soi est capable de trouver refuge là où il y en a, il sait transformer les formes d'énergie à sa guise (faire de la chaleur avec de la matière inerte, faire du froid avec du chaud, etc.), il sait s'adapter psychologiquement et socialement à pratiquement n'importe quelle catastrophe.

      Des milliards d'humains mourront à cause de la crise écologique. Certains par la faim due à des sécheresses draconienne, certains dans les décombres de villes rasées par des ouragans extrêmement violents, certains n'auront plus accès à leur source de revenu traditionnelle et les pressions démographiques de leur région les condamnera, à moyen terme.

      Pourtant, d'autres survivront. Les plus fortunés, pour des raisons évidentes, seront encore les plus avantagés de nos sociétés. Les plus éduqués et les plus alertes trouveront le moyen de vivre simplement, en autonomie ou en autarcie, dans des communautés indépendantes des villes d'aujourd'hui. Ceux qui auront vu à temps le mur qui point à l'horizon pourront se préparer et assurer leur survie à long terme.

      Ce n'est pas par la colonisation spaciale, que nous assurerons le salut de l'humanité, mais par la transition vers des sociétés différentes, certainement libres du capitalisme et plus proches de la nature qui est notre berceau. En récoltant les sources d'énergie quasi-inépuisables du soleil (photovoltaique, thermique, vent, vague, biomasse) et du noyau terrestre (géothermie), rien ne nous empêche d'exister encore plusieurs milliers d'anné

    • André Chevalier - Abonné 19 février 2014 19 h 07

      @ Jean-Sébastien Gauthier

      «Pourtant, d'autres survivront. Les plus fortunés, pour des raisons évidentes, seront encore les plus avantagés de nos sociétés. Les plus éduqués et les plus alertes trouveront le moyen de vivre simplement, en autonomie ou en autarcie, dans des communautés indépendantes des villes d'aujourd'hui.»

      Vous vous faites des illusions.
      L'homme moderne est totalement dépendant de la technologie et serait totalement démuni face à une catastrophe qui détruirait la structure industrielle et technologique de la planète. Ceux qui seraient les mieux équipés pour survivre seraient ceux qui auraient conservé les technologies de l'âge de pierre, ce qui n'existe pratiquement plus.

    • Jean-Sébastien Gauthier - Inscrit 21 février 2014 14 h 29

      @ André Chevalier

      Ce que je dis, c'est que les atouts nécessaires à la survie de l'homme ne disparaitront pas de si-tôt et que ceux qui sauront les mobiliser auront l'avantage.

      D'un autre coté, j'ai effectivement confiance en ma propre aptitude à survivre ici, sans apport technologique quelconque, alors je pense bien qu'un petit nombre d'individus peut tout aussi bien survivre sans la technologie à laquelle vous référez. De toute façon, je ne vois pas quelle catastrophe pourrait bien anéantir toute cette technologie d'un seul coup (Considérant qu'elle est autant virtuelle, que matérielle)... Le monde artificialisé que nous avons créé est un minimum résilient et vu la vitesse à laquelle il progresse ajourd'hui, je pense que l'homme et sa civilisation se rétabliraient en un clin d'oeil (sur une échelle géologique, ou même biologique, disons).