La spiritualité engagée de Jacques Grand’Maison

Je crains toujours les livres qui traitent de spiritualité. Trop souvent, ce concept annonce des réflexions molles, vaseuses et sentencieuses qu’on peut interpréter dans tous les sens. Une tendance, de nos jours, consiste à se réclamer d’une spiritualité qui exclurait la religion. En général, cette attitude annonce une pensée pétrie de bons sentiments à la mode, édifiée sur un désert culturel et qui s’accommode, au mieux, de résolutions psy mâtinées de quelques maximes formulées par le dalaï-lama.

 

Il y a, bien sûr, des exceptions. L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu (Albin Michel, 2006), du philosophe André Comte-Sponville, en est une. Une spiritualité laïque au quotidien, du sociologue, théologien et prêtre Jacques Grand’Maison, en est une autre. Conçu comme un « livre de chevet » axé sur « le dialogue entre spiritualité humaniste et spiritualité des croyants » et sur la base commune qui les réunit, cet essai, comme l’écrit l’historienne Lucia Ferretti en postface, affirme qu’« humanisme séculier et humanisme religieux devraient plutôt s’allier dans ce combat pour la protection de la terre, la défense du bien commun, la promotion de la dignité humaine ».

 

Cette alliance est au coeur de toute l’oeuvre du catholique de gauche qu’est Jacques Grand’Maison. Inspiré par le mouvement d’Action catholique, le prêtre octogénaire, figure marquante de notre histoire intellectuelle, prône depuis cinquante ans une pensée chrétienne incarnée, « une spiritualité des réalités terrestres », bien conscient qu’il est du fait que le christianisme « ne détient pas le monopole de la fraternité humaine ».

 

Le spirituel, écrit Grand’Maison, « c’est ce qui vient du plus profond de soi et qui, en même temps, nous dépasse », c’est une vie intérieure faite de croyances et de convictions, branchée sur une conscience de la transcendance (Dieu, pour les croyants, mais aussi la nature, les valeurs, la beauté, pour tous), dans une dynamique permettant « d’offrir un sens qui fait vraiment vivre, aimer, lutter et espérer sans fuir dans un monde imaginaire ».

 

Fondée sur la grande tradition religieuse et philosophique occidentale, la spiritualité laïque que propose Grand’Maison refuse le dogmatisme religieux qui nie le primat de la conscience, « un certain athéisme de salon culturellement ignare » et un discours psy qui confine au solipsisme, car, écrit le sociologue, « de soi à soi, il n’y a pas de chemin » et seule une « aventure intérieure ouverte sur plus grand que soi, sur les autres et l’Autre » donne accès à une saine spiritualité.

 

Ouvrier d’usine dans les années 1930, le père de Grand’Maison était, à l’image de Jésus, un homme exploité, humilié, en colère contre l’injustice, mais qui n’a jamais perdu sa tendresse. Une nuit, alors qu’il avait huit ans, le futur prêtre entendit ses parents pleurer dans leur chambre. Il résolut à ce moment, avoue-t-il aujourd’hui, de se battre contre ce malheur, en s’inspirant de ses deux héros.

 

« Engagement acharné à l’extérieur et tendresse à l’intérieur », résume-t-il. Il faut se battre contre l’injustice, s’engager, mais en se méfiant « des radicaux sans tendresse ». C’est à cela que sert la spiritualité laïque, c’est-à-dire à nourrir le courage et la lucidité, l’alliance des valeurs fortes et des valeurs tendres.

 

Grand’Maison, écrit Lucia Ferretti, est « un poète de la foi ». De la foi en Dieu et en l’humain.