Respirer par le nez

S’il y a une chose dont on ne peut pas accuser Amir Khadir, c’est bien de fuir la controverse. Depuis qu’il est entré en politique, il l’a lui-même semée généreusement, que ce soit en lançant son soulier sur une photo de George W. Bush ou en enguirlandant Lucien Bouchard en commission parlementaire.

 

Si le député de Mercier et la présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), Alexa Conradi, ont jugé préférable de quitter la salle de l’UQAM où se tenait samedi le débat sur la laïcité organisé par le Mouvement laïque québécois (MLQ), c’est manifestement que le niveau d’agressivité y était inquiétant, même pour des habitués.

 

Les partisans du projet de charte de laïcité se sont trouvés une porte-parole redoutable dans la personne de l’ancienne candidate péquiste dans Trois-Rivières, Djemila Benhabib, qui est animée d’une passion nourrie par une douloureuse expérience, mais dont l’évocation de « l’océan de sang » qui la sépare des islamistes traduisait bien mal la réalité de la société québécoise et n’était certainement pas de nature à favoriser la sérénité que le ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, Bernard Drainville, dit souhaiter.

 

Mme Conradi a reconnu que la FFQ avait déjà vu d’un oeil favorable le port du niqab par les éducatrices en garderie subventionnée, mais elle s’est ravisée depuis. Il aurait été bon d’en prendre acte. À l’Assemblée nationale, il est peut-être de bonne guerre de reprocher inlassablement à l’adversaire ses erreurs passées, même quand elles ont été corrigées, mais ce procédé vise à envenimer les débats plutôt qu’à les faire progresser. La société civile n’a pas avantage à s’en inspirer.

 

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La désormais célèbre photo de ces deux éducatrices d’une garderie de Verdun vêtues d’un niqab entourant une demi-douzaine d’enfants avait sans doute de quoi choquer, même si leurs parents ont assuré n’avoir aucune objection et être très satisfaits de la façon dont ils sont traités, mais ce n’est pas une raison pour mélanger les choses.

 

Dans un premier temps, M. Drainville a déclaré que la charte de la laïcité réglerait le cas du niqab, avant de reconnaître qu’elle ne s’appliquerait pas aux garderies non subventionnées, ajoutant toutefois que la règle du visage découvert devrait quand même s’y appliquer.

 

Manifestement, il ne demande pas mieux qu’on lui en fasse formellement la suggestion lors des audiences publiques en commission parlementaire.

 

Pourtant, les éducatrices de Verdun se découvrent le visage lorsqu’elles sont à l’intérieur. S’il s’agit d’une « question de respect pour nos enfants », comme le prétend le ministre, faudrait-il maintenant considérer un parc où on les emmènerait jouer comme une extension de la garderie ? On a souligné à juste titre le ton calme que M. Drainville a adopté depuis le début, mais il n’est pas nécessaire de crier pour jeter de l’huile sur le feu.

 

Plusieurs ont déploré que le projet de loi 60 s’attaque essentiellement aux femmes musulmanes, mais il y a un sérieux risque que le débat donne lieu à un procès de la religion musulmane tout court, comme François Legault en a fait le reproche à Jean Allaire, qui y voit « une religion de violence » aux relents moyenâgeux. Samedi à l’UQAM, l’intervention de cet ancien directeur d’école à Côte-des-Neiges, qui s’indignait que les enfants « subissent » le ramadan, illustrait très bien ce danger.

 

L’intolérance a la fâcheuse propriété de faire tache d’huile. Ainsi, une candidate de Coalition Montréal défaite le 3 novembre, Galia Vaillancourt, a dénoncé l’élection d’une juive orthodoxe, Mindy Pollak, qui défendait les couleurs de Projet Montréal dans l’arrondissement d’Outremont, disant craindre qu’elle défende uniquement les intérêts de la communauté hassidique. Faudrait-il aussi assujettir l’électivité à une charge publique à des critères religieux ?

 

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La commission Bouchard-Taylor avait bien pris la mesure d’une islamophobie grandissante à laquelle le Québec n’échappe pas, tout en constatant que les musulmans comptaient parmi les immigrants dont la ferveur religieuse était la plus basse et formaient aussi le groupe le moins « ghettoïsé ».

 

Elle reconnaissait volontiers l’existence d’une petite minorité fondamentaliste qui constituait un terreau propice à l’éclosion des germes du terrorisme. Sa recommandation était la suivante : « Qu’on laisse aux forces policières le soin de débusquer la menace terroriste là où elle se trouve, s’il s’en trouve. Pour le reste, les Québécois ont le devoir de traiter équitablement les citoyens sans reproche. »

 

Ce débat va durer encore pendant des mois et les occasions de dérapage vont se multiplier. Il serait temps de prendre collectivement une grande respiration par le nez.

49 commentaires
  • Jean-Marc Drouin - Abonné 26 novembre 2013 01 h 30

    Hypocrisie

    Je respire par le nez, mais parfois j'en ai assez de tous ces procès que l'on fait tout en faisant croire qu'on essaie de calmer le jeu. Vous minimisez tout ce qui fait votre affaire dans ce débat sur la Charte et vous amplifiez ce qui ne la fait pas. Quelle est la raison de se vêtir du niqab pour aller au parc si on enlève ce vêtement une fois à l'intérieur? Pensez-vous vraiment que c'est une façon d'éduquer les enfants de faire une chose et son contraire en même temps. Quelle est cette folie de croire que tout cela est banal, même si les parents n'y voient pas d'objection! Certains pourront dire qu'ils ne voient pas de problème à ce que l'on fume dans les corridors des hôpitaux, d'autres qu'il n'y a pas de mal à rouler un peu plus vite quand on est pressé, quitte à faire peur à certains piétons pas assez rapides pour s'enlever du chemin. Selon moi, un parc est un espace public qui demande que l'on s'y promène à visage découvert. Et à plus forte raison si on est responsable d'un groupe d'enfants pendant ses heures de travail. À mes yeux cela fait partie du vivre-ensemble de notre société.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 26 novembre 2013 07 h 54

      Vous avez raison: porter le niqab dans un parc, c'est comme pourchasser les piétons et fumer dans les corridors de l'hopital. Intolérable.

      Plus sérieusement, les limites de la tolérance à l'égard d'un comportement sont déterminées par le degré de nuisance objective de celui-ci et non par l'irritation personnelle qu'il nous cause.

      Je ne trouve pas très agréable de rencontrer des gens qui arborent des signes religieux dits ostentatoires, même moins confrontants que le voile intégral, dans l'espace dit public, mais à moins que le «vivre ensemble» ne commande de «vivre comme moi», je dois prendre bien garde de ne pas confondre mon irritation avec mon droit, non?

    • Richard Lépine - Abonné 26 novembre 2013 07 h 56

      Faudrait peut-être faire un peu d'espace à la tolérance. D'abord en faisant la nuance nécessaire entre espace public et espace civique!
      Comme disait l'autre (Jean de la Fontaine):"Tous n'en mouraient pas mais tous étaient atteints."
      Et peu importe le genre de peste!
      Richard Lépine

    • Léandre Nadeau - Inscrit 26 novembre 2013 12 h 54

      Je suis bien d'accord avec vous monsieur Drouin. L'éducatrice est en situation d'autorité quand elle promène les enfants dans le parc. Faire une distinction entre l'intérieur et l'extérieur de la garderie n'a pas d'utilité autre que de révéler son propre biais dans l'analyse et de, conciemment ou non, soutenir l'indéfendable pour qui rejette ce genre de valeurs.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 26 novembre 2013 14 h 23

      @Richard Maltais Desjardins

      Le vivre ensemble n'a rien à voir avec une dermatite aiguë ou chronique.

      Je comprends la préoccupation de M. Drouin. Porter un niqab en public, comme personne n'est pas anodin, mais c'est encore pire comme éducatrice. Il y a ici un problème concernant la sécurité et la facilité de communication et d'identification. La situation relève d'un ségrationnisme sexuel, lorsque l'éducatrice qui enlève le niqab à l'intérieur, le remet face aux hommes qui pénètrent dans la garderie. Ça envoie tout un message aux enfants!

      Cette nouvelle qui a fait les manchettes la semaine passée a sûrement fait "lever" le débat trop haut, mais il est justifié. M. David escamote des éléments lorsqu'il parle du débat. Alexa Conradi avait déjà mentionné la semaine passée sur sa page Facebook qu'elle allait débattre à reculons avec Djemila Benhabib. Et lors du débat celle-ci a fait amende honorable et a pris note du changement d'opinion de la FFQ sur le niqab et la burqa. Toutefois, cette nouvelle position - d'interdiction - m'apparaît brumeuse et est conditionnelle à... on ne sait quoi... Voir ici : http://laicitefeministe.com/enjeux.

      Par ailleurs, je déplore cette sortie de M. David, qui à mon avis, n'a pas tous les éléments des circonstances du débat - notamment M. Khadir devait quitter de toute façon - et qui les interprète à sa façon: M. Khadir justifiant son geste de "solidarité" n'a-til pas plutôt voulu remercier la FFQ de ses opinions proches de QS?

      De plus, je trouve que M. David banalise les intégrismes religieux et culturels dans notre société et dans la société occidentale en générale.

  • Pierre Desautels - Abonné 26 novembre 2013 06 h 51

    Merci.


    Merci, Monsieur David. Ça fait du bien. Trop de dérapages inacceptables, et il ya trop de politiciens et d'électeurs qui sont dans le déni...

  • Jean Lapointe - Abonné 26 novembre 2013 07 h 15

    C'est ne pas avoir de la suite dans ses idées.

    «Si le député de Mercier et la présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), Alexa Conradi, ont jugé préférable de quitter la salle de l’UQAM où se tenait samedi le débat sur la laïcité organisé par le Mouvement laïque québécois (MLQ), c’est manifestement que le niveau d’agressivité y était inquiétant, même pour des habitués.» (Michel David)

    C'était parce que le niveau d'agressivité était inquiétant ou bien c'était parce qu'ils étaient insultés d'être aussi fortement contestés.

    Une chose semble certaine c'est que ces deux-là sont loin d'avoir réussi de convaincre la salle de leurs idées.

    Pas étonnant dans un sens parce que je trouve que leurs idées ne tiennent pas debout.

    On ne peut pas être contre le voile et s'opposer à ce qu'il soit demandé qu'il soit enlevé pour pouvoir travailler pour un Etat qui se veut neutre face à toutes les religions.

    C'est ne pas avoir de la suite dans ses idées.

    • France Marcotte - Inscrite 26 novembre 2013 08 h 00

      Oui, la lecture des événements de M.David a certainement sa valeur mais elle n'est certainement pas la seule ou la meilleure qui puisse être faite.

    • Yves Archambault - Inscrit 26 novembre 2013 10 h 19

      les sources de monsieur David sont fausses. j'y étais et je vous dit que la salle n'était aucunement hostile. madame Conradi a quitté juste avant la fin et m.Khadir à la fin et ces à ce moment que la salle a réagit bruyamment. pendant toute la session tout a été normal et mme Conradi et m.Khadir se sont exprimé à volonté dans le respect qui leur est dû. il n'est pas nécessaire de faire du MLQ bashing comme vous le faite pour emplifier vos erreures d'interprétations.
      yves archambault

    • Claude Champagne - Inscrit 26 novembre 2013 12 h 57

      M. Archambault merci, depuis le débat j'ai lu avec attention, ceux qui étaient, c'est sensiblement le même témoignage. Les gens présents j'aimerais plus de vos impressions, pour rétablir les faits. Mme et m. qui ont quitté avant la fin, ils disent une autre version. Nous connaissons le personnage Kadir, capable d'en rajouter et Mme Conradi quelques fois lues des propos blessantes vis-à-vis Mme Benhabib, voilà c'est tout.

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 26 novembre 2013 07 h 23

    Je veux bien!

    Respirer par le nez,je veux bien.Mais c'est la qualité de l'air ambiant qui me préoccu-
    pe.

  • Richard Lépine - Abonné 26 novembre 2013 08 h 00

    Pas affirmer n'importe quoi, svp

    "C'était parce que le niveau d'agressivité était inquiétant ou bien c'était parce qu'ils étaient insultés d'être aussi fortement contestés."
    Être contesté ce n'est rien, être insulté par ceux et celles qui vous contestent, c'est trop et on n'est pas obligé de l'endurer.
    Richard Lépine