Perspectives - Un train sans conducteur

La recherche et l’exploitation de pétrole se poursuivent plus que jamais. Comme s’il n’y avait pas de limites. Comme s’il n’y avait pas de danger.


L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a mis à jour, la semaine dernière, ses prévisions sur la demande de pétrole dans le monde et prédit que l’amélioration de la conjoncture économique permettra d’atteindre un nouveau record de 92 millions de barils par jour. L’annonce de ce record n’était pas vraiment une surprise, la consommation mondiale de pétrole battant régulièrement son record chaque année. Non, la véritable nouvelle était que l’augmentation, l’an prochain, allait être encore plus prononcée que celle de cette année, à raison de 1,2 million de barils par jour de plus en 2014, contre 930 000 en 2013.


Cette croissance de la demande devrait presque exclusivement venir des économies émergentes, mais l’offre, quant à elle, devrait provenir de multiples sources. La nouvelle venue, à ce chapitre, est l’extraction de pétrole de schiste, qui bat particulièrement son plein aux États-Unis. La production quotidienne y est passée de 5 millions de barils, en 2008, à 7,2 millions, aujourd’hui, et pourrait faire du pays le premier producteur mondial de pétrole en 2020 devant l’Arabie saoudite, rappelait le collègue Alexandre Shields dans Le Devoir ce week-end. Le Canada se montre, lui aussi, très actif, l’exploitation des sables bitumineux devant lui permettre de doubler sa production d’ici 2030, de 3,2 millions de barils à 6,7 millions de barils par jour.


Cette activité fébrile de recherche et d’exploitation des mille et une formes de pétrole est à des années-lumière de ce que prédisait, il n’y a pas si longtemps, la théorie du pic pétrolier, selon laquelle les réserves pétrolières devaient bientôt être taries. Elle est aussi complètement en porte-à-faux avec les appels pressants de réduction de notre consommation de carburant fossile dans le cadre de la lutte contre les changements climatiques.


À cet égard, le comportement des sociétés d’État et des entreprises privées du secteur pourrait sembler parfaitement irrationnel d’un point de vue économique, observait, en avril, une étude d’un centre de recherche de la London School of Economics and Political Science (LSE). Leurs réserves connues de carburants fossiles sont déjà trois fois plus élevées que le monde n’en pourra brûler au cours des 35 prochaines années sans dépasser la cible qu’on s’est fixée d’une augmentation maximale des températures de 2 degrés Celsius d’ici 2100. Et pourtant, elles continuent d’investir des centaines de milliards (674 milliards l’an dernier) dans la recherche et l’exploitation de nouvelles réserves. Les chercheurs de la LSE estiment qu’à ce rythme, on aura ainsi dépensé plus de 6000 milliards en pure perte d’ici 10 ans. À moins qu’il y ait une explication.


Fuite en avant


La seule explication qu’on puisse trouver à cette aberrante fuite en avant est que les entreprises - et les investisseurs qui se ruent sur leurs actions - ne croient pas aux cibles de réduction de pollution que se sont officiellement données les gouvernements. Bien que désolant, ce scepticisme semble justifié. La dernière fois qu’une agence internationale sérieuse a fait le point sur la question, au mois de juin, elle a conclu qu’on se dirigeait vers une hausse des températures, non pas de 2 °C, mais de 5,3 °C.


« Tant que les gouvernements se montreront ambivalents avec leurs cibles de réduction, il sera vain d’en attendre plus des entreprises et des marchés, faisait remarquer la revue britannique The Economist, dans la foulée de l’étude de la LSE. Pour le moment, ni les politiques publiques ni les marchés ne reflètent le risque d’un monde dont le climat se réchauffe. »


En attendant, on sonde, on fore, on pompe autant qu’on peut. On cherche aussi à transporter le plus efficacement et le plus massivement possible le précieux carburant qu’on tire du sol.


Au Canada, l’industrie et le gouvernement ont pris fait et cause pour de nombreux projets de pipelines visant à désenclaver le pétrole albertain, qu’on voudrait aussi bien voir partir vers le Sud que vers l’Est et l’Ouest.


La tragédie de Lac-Mégantic a permis à la plupart d’entre nous d’apprendre que le nombre de wagons utilisés pour le transport de pétrole au pays a augmenté de 28 000 % depuis 2009 et que 70 % des wagons utilisés aux États-Unis sont jugés désuets et non sécuritaires par les autorités américaines de la sécurité du transport.


Toute cette situation a inspiré une formule-choc à l’expert en économie de l’énergie, Peter Tertzakian, dans le Globe and Mail la semaine dernière : « En dépit de notre importance sur la scène énergétique mondiale, nous n’avons toujours pas de vision claire et volontaire de la façon dont nous devrions produire, consommer et vendre nos précieuses ressources en la matière, que ce soit le pétrole ou les autres. Le drame de Lac-Mégantic fait office de bien triste métaphore : notre position en matière d’énergie est comme un train sans conducteur. »


 
2 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 14 juillet 2013 23 h 16

    Enrichissons notre vocabulaire

    Dérèglementation:
    Suppression des règlements.
    Privatisations:
    Action des gouvernements de céder à l'entreprise privée les secteurs les plus rentables sous sa juridiction.

  • Marc O. Rainville - Abonné 15 juillet 2013 11 h 40

    <<La seule explication qu’on puisse trouver à cette aberrante fuite en avant ...>>

    Il y a une autre explication. La recherche petroliere est le nouveau vehicule par excellence du crime organise pour le blanchiment d argent. Le romancier John Le Carre tire la sonnette d alarme a ce sujet dans son dernier roman Our Kind of Traitor.