Perspectives - Egalpuocéd?

On s’est longtemps demandé si la Chine et les autres économies émergentes pourraient tenir le coup sans les pays riches. Le temps est peut-être venu de se poser la question à l’envers.

Le vieil adage disait pourtant que « lorsque les États-Unis attrapent le rhume, le monde entier éternue ». Cette dépendance devrait être bien pire encore pour des économies censées vivre de leurs exportations vers les pays riches. Comment diable, dans ce cas, les économies émergentes sont-elles parvenues à si bien tirer leur épingle du jeu pendant et après la Grande Récession ?


Cette question lancinante sur l’inattendu « découplage » entre les deux mondes n’est plus posée aujourd’hui tant ce phénomène semble devenu naturel. Alors que l’activité économique des pays à revenu élevé accuse encore aujourd’hui un retard de 6,5 % par rapport à son niveau d’avant la crise, elle a crû pendant ce temps d’environ 35 % en Inde, de presque 40 % au Brésil et de 68 % en Chine.


Cette insolente indépendance des économies émergentes a, entre autres, été attribuée à la meilleure santé de leurs banques et de leurs finances publiques lorsque la crise est survenue. Elles tiendraient aussi, selon des experts, au fait que leurs échanges commerciaux et tout le phénomène de convergence économique se feraient beaucoup plus entre eux qu’avec les économies développées.


Toute l’économie mondiale n’a pas moins profité de cette belle vitalité. La planète doit, en effet, plus de la moitié de sa croissance économique en 2011 et l’essentiel de son expansion en 2012 aux (bien nommés) pays en voie de développement.


Mais depuis quelque temps, on s’est mis à avoir peur de perdre le seul moteur sur lequel on croyait pouvoir vraiment compter. La première alarme est venue au lendemain de la confirmation, par la Réserve fédérale américaine, que le début de la fin de ses injections massives de liquidités approche. La nouvelle a enclenché le retour aux États-Unis de nombreux investisseurs qui étaient allés chercher dans les économies émergentes de meilleurs rendements. Cette fuite de capitaux tombait on ne peut plus mal pour plusieurs d’entre elles qui étaient déjà aux prises avec un ralentissement économique et, dans certains cas, à un début de mouvement de contestation sociale, comme au Brésil et en Turquie.

 

Nuages au Sud


La tendance est incontestable, expliquait un expert l’autre jour dans Le Monde. La croissance économique est passée d’une moyenne de 7 à 4 % en Inde, de 8 à 4 % en Russie et de 7 à moins de 1 % au Brésil. Même la Chine est touchée. Au premier trimestre, elle a affiché une croissance de « seulement » 7,7 % en rythme annualisé, loin de sa moyenne de 10 % des 30 dernières années.


Il y a plusieurs raisons à ce ralentissement. Le Brésil, l’Inde, l’Indonésie accusent, entre autres, le coup d’un déficit d’investissement dans leurs infrastructures de transport, énergétiques et scolaires. La Russie, l’Afrique du Sud et l’Argentine payent le prix de leurs méthodes de gouvernance qui effraient les investisseurs locaux et étrangers. L’offre de produits et services en Argentine, en Inde et au Brésil est minée par le dirigisme et le protectionnisme.


Après avoir longtemps principalement compté sur ses exportations, puis sur un flot d’investissements locaux et étrangers, la Chine a entrepris, quant à elle, une très délicate transition vers une économie de services et de consommation intérieure. Elle doit composer avec toutes sortes de problèmes, notamment une surcapacité de production manufacturière, une bulle immobilière, des gouvernements locaux surendettés et des banques aux portefeuilles d’investissements plus que douteux. Sa banque centrale nous a fait une grosse frayeur, il y a deux semaines, en resserrant si bien les conditions de crédit que les banques chinoises ont presque cessé de se prêter entre elles et qu’on a cru, un instant, revivre les événements qui avaient mené à la faillite de Lehman Brothers.


On doute de plus en plus que Pékin atteigne sa cible de croissance de 7,5 % cette année. Certains analystes estiment même qu’on pourrait tomber aussi bas que 6 %. Des voix comparent la situation de la deuxième économie mondiale non pas à celle d’un train dont la vitesse peut toujours être ralentie, mais à celle d’un gros avion qui pourrait soudainement tomber comme une roche s’il n’avance plus assez vite.


Comment un tel ralentissement de la Chine et des autres pays émergents pourrait ne pas affecter toute l’économie mondiale, surtout avec une économie américaine qui peine toujours à retrouver son erre d’aller et une Europe qui est retombée en récession ? se surprend-on à se demander de nouveau. Les premiers touchés seraient les exportateurs de matières premières, comme le Canada. Mais viendraient tout de suite après les manufacturiers qui ne semblent plus savoir comment se passer de ces pays, les gouvernements et les entreprises dont ces derniers achètent de plus en plus les obligations et les actions, ou encore tous ceux qui n’ont fait qu’accueillir les touristes chinois, russes et brésiliens, eux qui ont dépensé 167 milliards l’an dernier.