Référendum à Kahnawake - Une communauté ne gagne rien à s'identifier à un casino

Pour la seconde fois en dix ans, Kahnawake a dit non au projet de casino proposé par son Conseil de bande. Le résultat de ce référendum est d'autant plus significatif que les promoteurs faisaient miroiter une prospérité dont cette population a grand besoin.

En disant oui, la communauté mohawk aurait pu obtenir des emplois et des fonds considérables, vu le nombre, relativement peu élevé, de ses membres. Nul casino, il est vrai, n'a enrichi une société: le Québec en fait l'expérience depuis que trois établissements du genre y sont implantés. Mais un petit groupe, exploitant les joueurs autour, peut en retirer de substantiels profits. Ainsi, aux États-Unis, des réserves indiennes ont redressé leur situation économique en développant chez elles une vaste industrie du jeu. Dans l'immédiat, elles ont amassé des fonds qui, autrement, n'auraient pas été disponibles pour leur développement. Les coûts immédiats touchent surtout les joueurs — non autochtones en majorité — qui y déversent des millions. À plus long terme, toutefois, ces Indiens risquent de payer un prix élevé.

Pour un groupe quel qu'il soit, il y a un grave danger, en effet, à s'identifier à une industrie plus ou moins infamante. Ainsi, la communauté juive, des siècles après avoir été confinée au prêt d'argent dans l'Europe chrétienne, en subit encore le stigmate. De nos jours, une image de trafiquants est accolée à la population de l'Afghanistan et de la Colombie à cause du pavot et de la coca que ces pays produisent en quantité industrielle.

Les Mohawks, déjà aux prises avec une image de contrebandiers, ont-ils besoin d'une autre réputation négative? Les Premières Nations luttant au pays pour la reconquête de leurs droits et de leur dignité, le commerce du jeu est bien la dernière piste de progrès qu'elles doivent emprunter.

Non que le jeu soit plus néfaste chez elles qu'en d'autres communautés. Quel peuple n'a pas cédé à cette passion dévorante? Mais une petite communauté locale risque de perdre le contrôle d'une activité aussi lucrative et de voir des intérêts extérieurs en capter les profits. Le statut des réserves et l'autonomie qu'elles revendiquent font de leurs territoires des proies toutes indiquées pour des exploiteurs étrangers.

Il est vrai qu'une population défavorisée ou marginalisée risque de céder à la tentation du gain facile. Dans plusieurs groupes d'immigrants, mal reçus par la société nord-américaine, le crime organisé ne s'est pas développé autrement. Malheureusement, c'est toute la communauté qui doit en porter le fardeau par la suite.

Une histoire instructive

Au Québec, un deuxième problème se pose. À Kahnawake, un casino qui connaîtrait un succès colossal susciterait un conflit avec le casino de Montréal. A-t-on besoin d'un nouvel abcès dans les relations entre cette minorité et le reste de la population? Déjà le gouvernement de Québec, englué dans cette industrie, n'est plus apte à en être le régulateur.

Même si un jour un partage à l'amiable devait prévaloir entre casinos d'État et maisons de jeu autochtones, ni l'une ni l'autre société n'échapperaient aux effets nocifs du jeu. Le cas des individus qui en deviennent captifs est bien documenté; la dépendance que la population et les institutions développent à l'endroit de cet enrichissement fallacieux n'est pas moins sérieuse.

L'histoire des jeux de hasard est instructive. Faute de fiscalité, l'empereur Auguste a payé l'embellissement de Rome par des loteries. En Chine, l'empereur Qin Shihuang aurait fait de même pour financer la Grande Muraille. L'Angleterre recourut à ce moyen pour soutenir la conquête de l'Amérique.

Certes, des rois et des parlements ont aussi condamné les loteries. Mais, vu son potentiel financier, cette «taxe volontaire»-artifice aura le plus souvent étouffé les scrupules. Pire, au nom des oeuvres, cette charité douteuse a fait également succomber le clergé. De nos jours, pendant que les églises se vident, les salles de bingo se remplissent.

C'est que la population, poussée par la crédulité, la cupidité et l'illusion, loin de réprouver ces jeux, en réclame sans cesse. On trouve des traces de cet engouement assez tôt dans nombre de civilisations. Là où ils ont été réprimés, les jeux sont passés aux mains de groupes criminels. Ce fut le cas aux États-Unis mais aussi au Canada.

Déconfiture du modèle québécois

Sous prétexte de priver la pègre de ces revenus ou d'endiguer l'exode des joueurs vers les établissements étrangers, les gouvernements ont légalisé le jeu et prétendu en faire bénéficier la société. Une loterie devait financer les Jeux olympiques de Montréal, avec le résultat désastreux que l'on sait. Puis, ce fut l'industrie du tourisme qui réclama un casino dans la métropole.

L'astuce fut de demander à la population si elle en appuyait l'idée advenant que l'État en assume la gérance et que les revenus servent aux programmes sociaux. Un sondage tint lieu de référendum. La porte étant ouverte, le gouvernement s'y est engouffré, croyant trouver là de quoi aider la santé ou l'éducation. Ces services publics n'ont jamais eu, depuis, autant de misère à boucler leur budget. Et l'industrie touristique braille encore.

Peut-être cette déconfiture du «modèle» québécois a-t-elle contribué à rendre moins alléchant le projet de Kahnawake. En tout cas, le refus des gens de la réserve tranche avec l'attitude qui prévaut ailleurs. Non seulement chaque tirage mirobolant de Loto-Québec met-il toute une population en transes. Mais de plus en plus d'institutions et de groupes se financent de cette manière, bien que l'expédient consacre leur précarité.

Concession à ses critiques, Loto-Québec feint aussi de combattre le jeu compulsif. Mais aucun programme ne combat l'illusion que l'argent mis dans le jeu crée plus d'emplois que s'il était investi ailleurs. Aucun non plus n'éduque la population à dépenser plutôt dans la culture, la recherche, la santé.

Au contraire, l'État, qui remet une part de la cagnotte aux groupes communautaires, dit aux gens qui gagnent qu'ils n'ont plus à appuyer eux-mêmes ces groupes. Comme programme de désengagement social, on trouve difficilement mieux. Dans la mesure où le jeu est un mal nécessaire, il faudrait le contrôler et le limiter le plus possible.

Le Québec, social-démocrate ou néo-libéral, en fait au contraire une promotion intensive. C'est est au point que l'équilibre budgétaire de l'État en dépend.

Certes, avec l'invasion des casinos et des loteries sur Internet, un gouvernement peut prétendre qu'il ne sert à rien d'être seul à pratiquer la modération. Vu la concurrence internationale, autant ramasser, dira-t-on, ce qui peut l'être de la mise nationale. C'est oublier qu'en favorisant la culture du jeu, Québec affaiblit la résistance de ses citoyens à l'appel de gains, très supérieurs, promis à l'étranger.

Cette bourde stratégique sera d'autant plus lourde de conséquence que toute une génération aura vécu, non plus en gardant une distance critique à l'égard du jeu, mais en y devenant massivement vulnérable. Entre-temps, le gouvernement s'illusionne en cherchant à maximiser ses revenus à pareilles sources, au lieu de mettre de l'ordre dans ses dépenses et de vivre selon ses moyens.

En rejetant la fumisterie d'un casino, Kahnawake rappelle aussi fort opportunément qu'Ottawa, responsable des Premières Nations, les laisse encore dans la misère.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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