Se relier

J’exulte dans le mystère du silence même s’il n’existe à peu près plus. Comme Dieu, quoi!
Photo: Michèle Oraint J’exulte dans le mystère du silence même s’il n’existe à peu près plus. Comme Dieu, quoi!

Déjà, dans le mot « religion », il y a religare, se relier. S’y dissimulent en filigrane la ferveur, quelques lampions, un abandon, confier ses peines et ses misères, se délester, bercer sa souffrance en compagnie d’autres âmes vulnérables, baisser la garde dans un lieu de culte au plafond haut qui nous détache un peu le regard du nombril. Ajoutez-y un Dieu ou des reliques si vous êtes visuel.

Vous avez été nombreux à m’écrire, depuis mon passage chez les dominicains, que je n’étais peut-être pas athée. Par certains côtés, oui, je suis croyante. Je ne peux pas me prétendre non-croyante comme le cinéaste Bernard Émond, qui m’a spécifié qu’il n’était pas athée car: « Il m'est impossible d'exclure que le silence ne soit celui de Dieu. » Soit. J’exulte dans le mystère du silence même s’il n’existe à peu près plus. Comme Dieu, quoi!


Mais le « non » du non-croyant ne me convient pas. Je préfère dire « oui » en ces matières. Je suis croyante comme une môme de cinq ans déguisée en Blanche Neige croit au prince charmant. Envoyez-moi une pluie d’étoiles et je crois. C’est d’ailleurs là que je console le plus souvent ma spiritualité bancale : dans l’astronomie. Du haut de son étoile, je crois que mon père me trouve mes places de stationnement au centre-ville. Et ça fonctionne; en neuf ans, son GPS est toujours aussi alerte. Je le remercie chaque fois à haute voix. Parfois, c’est mon B qui le fait : « Merci Gilles! » Dans la famille, la gratitude sert aussi à vénérer les morts, que je considère comme des esprits libres. Leur parler est encore une façon de les ressusciter.


Buffet des religions


« Moi, je suis agnostique à tendance animiste avec un ascendant shintoïste », me confie mon amie Anne, véritable épicurienne au buffet religieux. Les animistes prêtent une âme aux objets, les shintoïstes vénèrent les ancêtres et les agnostiques ne sont pas trop branchés. Ils préfèrent laisser les absolus à d’autres.


Pas plus naïve qu’Anne, j’adhère pourtant à ce nouveau culte auquel j’ajouterais une dose de bouddhisme. Nous serons les nouvelles béguines du XXIe siècle. Pour votre information, les béguines étaient des religieuses qui avaient des amants et/ou une famille au Moyen-Âge, parfois des veuves joyeuses. Nous aurons au moins une page Facebook. Si vous préférez un temple, je vous suggère un don par PayPal.


Tout à fait dans le zeitgeist, Denise Bombardier a terminé un coup de gueule mémorable sur le plateau de Bazzo la semaine dernière, avec cette déclaration courageuse pour une intello: « Y a une révolution spirituelle à faire au Québec! » On entendait les anges voler…


Il est devenu si douteux d’adhérer à autre chose qu’au Dieu $$$ et à ses REER. « Dieu est peut-être mort mais les problèmes pressants qui nous ont incités à l’inventer sont toujours là… », écrit le philosophe anglais Alain de Botton.


Pour ma part, depuis que j’ai terminé la lecture de son merveilleux Petit guide des religions à l’usage des mécréants (un succès en Angleterre et le meilleur essai que j’aie lu cette année), je suis prête à soutenir cette nouvelle révolution spirituelle qui se fera sans carré à la boutonnière.


Les brebis égarées qui ont tenté de trouver dans les livres de Bouillon de poulet pour l’âme, dans la culture populaire ou l’éducation de quoi se frayer un chemin vers la sagesse qu’administrent nombre de religions, bêlent encore leur désarroi.


Et c’est précisément de cette dépossession que traite Botton : la perte du sentiment communautaire, le culte de la réussite, notre solitude urbaine, notre égocentrisme, nos besoins de pardonner, de pratiquer la gratitude qui ne trouvent plus d’issue dans le monde profane.


La religion a toujours offert une série de rites (et pas seulement des commissions d’enquête et des lois) pour exorciser nos plus viles pulsions, mais surtout pour apprendre à vivre harmonieusement en communauté et à faire face à la souffrance. Et Botton propose des pistes concrètes pour retrouver le bébé jeté avec l’eau du bénitier: « La vraie question n’est pas tant de savoir si Dieu existe ou non que de savoir ce qu’on fait une fois qu’on a décidé qu’il n’existe évidemment pas. »

 

Ce qu’on pourrait faire


« Nous pouvons tirer quelque bienfait de la possibilité de disposer de bains chauds et de puces électroniques, mais nos vies ne sont pas moins sujettes aux accidents, aux ambitions déçues, aux peines de coeur, à la jalousie, à l’anxiété ou à la peur de la mort que l’étaient celles de nos ancêtres médiévaux », écrit Botton.


Sous prétexte de liberté, nous tâtonnons dans le néant de nos états d’âme mis en tutelle (pour les plus friqués) par les psys de service, nos nouveaux confesseurs.


On ne laisserait pas un étudiant en physique se dépatouiller seul avec la théorie du rayonnement électromagnétique; pourquoi en est-il ainsi de la sagesse? demande le philosophe, qui propose une université de l’avenir abordant ces questions existentielles.


Il va même plus loin avec des panneaux publicitaires dans les grands espaces publics vantant des vertus comme la générosité ou le pardon, des musées divisés autour d’une galerie des souffrances, de la compassion ou de la peur, des voyages organisés avec des visées thérapeutiques, des temples voués à la réflexion.


Et finalement, serait-il si fou de s’en remettre à la voûte céleste pour replacer les événements du jour en perspective entre le téléjournal et les sports, en observant une minute de silence commanditée par… Starfrit? «... Nous pourrions songer aux deux cents milliards d’étoiles dans notre galaxie, aux cent milliards de galaxies et aux trois septillions d’étoiles dans l’univers », propose le philosophe. Quelles que soient leurs valeurs pour la science, les étoiles ne sont finalement pas moins précieuses pour l’humanité en tant que remède à notre mégalomanie, à notre apitoiement sur nous-mêmes et à notre anxiété. »


Amen.

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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo

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Feuilleté le livre de recettes Toqué! de Normand Laprise (éditions du Passage). La photographie de Dominique Malaterre est magnifique et donne tout son oumf à l’ouvrage tout de blanc vêtu. Et il faut souligner le travail des artisans, les fournisseurs du Toqué!, bien mis en valeur, leur offrant une tribune de choix. Cela dit, on y trouve des mots compliqués comme « capilotractée », on y « tranche » la vinaigrette, on y apprend que les cuisiniers du Toqué! vont manger dans le Chinatown, au Beijing, après le service, on se dit qu’il neigera le jour où l’on fera de la glace de maïs servie sur du sucre de maïs ou qu’on préparera de l’eau de queues de fraise ou même de la mousse de rutabaga au beurre de cacao. Mais la cuisine étant devenue une religion, cette bible manquait. Cadeau de luxe pour l’hôtesse qui a tout.

 

Aimé tout le travail iconographique du livre Petit guide des religions à l’usage des mécréants (Flammarion), un ajout important aux propos du philosophe né à Zurich et vivant à Londres, qui a fondé The School of Life. Un livre à mettre aux programmes de philo, de morale, d’éthique et religions, tant à l’université qu’au cégep et au secondaire. Si tant est qu’il en existe un…

 

Réservé ma copie du Dictionnaire amoureux du ciel et des étoiles de l’astrophysicien vietnamien Trinh Xuan Thuan, pour l’offrir au père Benoît Lacroix, l’un de ses grands admirateurs. Bouddhiste, l’auteur accorde plusieurs entrées à « Dieu » : Dieu et le bouddhisme, Dieu et la cosmologie, Dieu et la complexité de l’univers, Dieu et le temps, le Dieu d’Einstein, lequel disait : « Essayez de pénétrer avec nos moyens limités dans les secrets de la nature, et vous découvrirez que, derrière toutes les lois et connexions qui sont discernables, il reste quelque chose de subtil, d’intangible et d’inexplicable. La vénération de cette force qui est au-delà de ce que nous pouvons comprendre constitue ma religion. En ce sens, on peut dire que je suis religieux. » Le physicien a aussi déclaré : « Ce qui me sépare des athées est un sentiment d’humilité face aux secrets indéchiffrables de l’harmonie du cosmos. »

 

Reçu Aimer (quand même) le XXIe siècle de Jean-Louis Servan-Schreiber. Le sujet de la perte des repères religieux y est abordé par le directeur du magazine Clés (que j’adore), qui souligne l’absence de croyances partagées par les ex-cathos qui ont eu leur phase bouddhiste. Il constate pourtant que la fascination numérique change la donne et inculque sa ritualité. Ça ne suffit pas à donner un sens, malheureusement : « Peut-on traverser l’existence seulement soutenus par notre préférence pour le chocolat noir, les promenades en montagne, les séries télévisées et les siestes coquines? Poser la question, c’est y répondre : non, bien sûr. » Le dernier chapitre traite d’une sagesse modernisée… Et la préface est signée Edgar Morin.


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JoBlog

Avancer en arrière

Oh! le magnifique tollé suscité par la décision du Commensal de devenir une chaîne «flexitarienne», un Subway santé. Il faut aller lire les commentaires explosifs sur sa page Facebook. On accuse même ses dirigeants de se procurer du poulet shooté aux antibios dans une ferme qui pratique l’abattage rituel (halal).
 

L’autre abattage, c’est celui des valeurs; on putasse à tout va, quitte à vendre son âme. Parmi les mots les plus laids à mon palmarès figure « flexitarien ». Et pas très loin derrière : « gastronomie ». Gastronomie flexitarienne? Beurk. On dirait une affliction du côlon.


 
13 commentaires
  • André Giasson - Inscrit 2 novembre 2012 02 h 10

    L`idee qu`on s`en fait...

    C`est ce qu`on en a fait qui ne peut exister.C`est vrai que la conscience universelle ne peut nous imposer la croyance.Ca n`a aucun sens.C`est un peu comme la souffrance et le pardon.Puisqu`il faut etre le dernier pour etre le premier ca donne un sens a la souffrance qui devient une porte d`entree.Je ne dis pas qu`il faut rechercher la souffrance mais a tout le moins apprecier les prises de conscience qu`elle sussite.
    Je ne sais trop comment dire ca mais quand on m`avait totalement demolit et qu`il m`a ete donner de realiser qu`on se preparait a m`assasiner pour terminer ma therapie,un etat de conscience infinie m`a ete accorder pour que je puisse non pas pardonner mais compremdre ceux qui m`affligeait.
    Bref on ne peut pas pardonner lorsqu`on ne blame pas.Je ne pretend pas avoir pu saisir cet etat de conscience qui n`a que traverser mon etre pour un instant mais ca ete une invitation a rechercher cet etat de conscience infinie.
    Je dis tout ca parce que j`ai ete toucher par la profondeur de ta recherche.
    Andre de Calgary.

  • Luc Cournoyer - Inscrit 2 novembre 2012 06 h 32

    Se relier

    Une saine spiritualité est essentielle à notre qualité de vie et doit motiver toutes nos actions. Elle donne un sens à nos vies. Merci Josée Blanchette pour cet article ce matin.

  • Luc Cournoyer - Inscrit 2 novembre 2012 06 h 38

    Se relier

    Excellent article qui fait réfléchir sur la nécessité vitale d'avoir une vie spirituelle qui donne un sens à nos vies et nous relie aux valeurs fondamentales. Sans intériorité, nous sommes vides et inassouvis.

    Luc Cournoyer
    Thetford Mines

  • Jean-François Laferté - Abonné 2 novembre 2012 06 h 53

    Merci....

    ...de m'avoir mis sur la piste de CLÉS que je peux lire sur mon iPad!
    Jean-François Laferté
    Terrebonne

  • Denis Bilodeau - Inscrit 2 novembre 2012 12 h 10

    Communauté et communauté...

    Se relier à une communauté… depuis un an, je m'occupe des lier par le biais d'un blogue et autres outils numériques la communauté d'une partie de Sainte-Foy (notez l'à-propos du nom), aux prises avec un projet de densification massive, et avait justement lieu hier la présentation du projet de la Ville avant la consultation publique la semaine prochaine.

    J'ai passé mon enfance dans cette ville de sainte foi. Je n'avais jamais pourtant observé sur une carte, comme je l'ai fait cette année, que les quartiers où nous habitons occupent bien moins d'espace, et des espaces bien moins avantageux, que les terrains dont s'est accaparé l'Église, et toute sa ribambelle de "communautés" religieuses, le long du fleuve, etc. Aujourd'hui, au moment où nous avons à nous déchirer politiquement pour décider si nous allons habiter avec deux, trois ou dix voisins au-dessus de notre tête, ces communautés de quelques dizaines de vieillards sont en train de vendre ces terres, 300, 350 millions pour ce terrain, combien pour cet autre ? Et il y en encore bien d'autres encore, là derrière, et plus loin. Où ira cet argent ? Vous pouvez être certain qu'il ne restera pas au Québec et qu'il ne retournera pas à la communauté qui a supporté cette Église. De plus, nous n'avons aucun contrôle sur ces ventes, qui achètera ces terrains, qu'y feront-ils ? Oui, j'ai une tante sympathique qui a été religieuse en Afrique, et j'ai aussi un arrière grand-père qui s'est usé à la construction d'une église, et qu'arrive-t-il aujourd'hui à cet héritage ? Nous savons que politiquement, il serait impossible de même penser à faire campagne pour le réclamer. C'est pourquoi j'ai moi aussi été mal à l'aise à la lecture de votre article de la semaine dernière.

    J'ai vécu mes premières années d'école sous l'ancienne théocratie qui régnait au Québec. Ma famille était parmi les premières à oser poser certaines objections, comme celle de ne pas laisser ses enfants acheter des petits Chinois. Je me souviens très bien de