Film pour la jeunesse québécoise - Petite corruption deviendra grande

Scénario d’un film destiné à la jeunesse québécoise. Thème : Tout le monde le fait, fais-le donc. Si on ne le fait pas, on n’aura pas de contrat. Titre provisoire : Petite corruption deviendra grande. Toute ressemblance avec des gens d’hier et d’aujourd’hui pourrait ne pas être une simple coïncidence.

Première partie, en noir et blanc


On est au temps de la Grande Noirceur. Le Québec ploie sous le joug de l’Union nationale. Le chef absolu, Maurice Duplessis, doit néanmoins aller aux urnes. Dans son fief de Trois-Rivières, les Soeurs du sanatorium Cooke se dévouent pour les tuberculeux. Tous n’y meurent pas, ils peuvent voter. Au jour du scrutin, un poll loge dans la place.


Au bureau du Parti libéral, un appel d’urgence. « L’Union nationale distribue des cornets de crème à glace dans l’hôpital. » Panique à l’organisation. Trois cents votes, on ne rit pas. C’est illégal les régalades, mais l’enjeu est capital. Ne doit-on pas en distribuer aussi… Il y va de la libération du Québec.


Combien de cornets, demande l’organisateur ? Réponse du chef de scrutin : 350. Comment 350 ? N’y a-t-il pas seulement 300 malades ? « Les Soeurs ! », répond l’autre. L’organisateur, un bon chrétien, zouave pontifical de surcroît, hésite. Mais si les Soeurs en mangent, se dit-il, ce n’est sûrement pas péché mortel. Va pour la crème libérale.


Soirée électorale. Résultat du vote : au sanatorium comme ailleurs, Duplessis est, hélas réélu. Musique funèbre. Local du Parti libéral. Il faut remettre à une autre élection le grand jour de la libération. Sortie : grand cornet de crème glacée sur la façade de la Crémerie de Trois-Rivières.

 

Deuxième partie, en couleur


On est au temps de la Révolution tranquille. Le Parti libéral triomphe. Il y a moins de Soeurs dans les hôpitaux. Une loi interdit plus sévèrement d’acheter les votes. Autoroutes, barrages, collèges poussent partout. Une caisse, « Fonds de Libération du Québec » (à ne pas confondre avec le FLQ), déborde. Dans son bureau privé d’Outremont, un ministre de la Voirie (photo brouillée) récolte de grosses « enveloppes ».


Musique dramatique. Le Parti québécois fait trembler les compagnies. L’argent afflue dans la caisse libérale… Puis, musique éclatante. Année 1976. Le PQ de René Lévesque est porté au pouvoir. On interdit l’argent des compagnies. Fini la manne « corporative ». On n’achète plus l’électeur. C’est l’électeur qui choisit le gouvernement.


Montréal. Quartier des affaires : promoteurs, ingénieurs, comptables, financiers. Invention du chèque « personnel » aux partis politiques. Arrivée d’ex-ministres dans les tours de bureaux. Subventions, sauvetages financiers, exemptions d’impôts. Québec inc. et Caisse de dépôt. Le Québec est devenu une « puissance économique » !


Lumières éteintes. Chut ! Des ponts s’effritent, des mairies s’acquièrent clés en main. Fin de la Révolution tranquille.


Troisième partie, pas de musique


On est au temps de la Mondialisation. Quelque part en Afrique du Nord, SNC-Lavalin examine des plans. L’architecte est une proche parente d’un dirigeant de la firme d’ingénierie. Dans la Lybie du colonel Kadhafi, une nouvelle institution carcérale sera bientôt un modèle de respect des droits fondamentaux.


Changement de décor. Conférence de presse. Bombardier nie avoir versé des millions à un intermédiaire douteux pour obtenir un lucratif contrat de train en Afrique du Sud. Changement de continent. Asie. Scène de montagne. Chemin de fer ultramoderne. Un train de Bombardier transporte des soldats chinois en route pour le Tibet.


Retour au Québec. Un patron de SNC-Lavalin. « On n’a pas besoin d’enquête sur la construction. » Le Québec est fier des fleurons du génie. Bruits de pneus. Véhicules banalisés. Perquisition de la Gendarmerie royale (GRC) au siège de SNC-Lavalin. Renvoi surprise de hauts dirigeants. Il manque 56 millions de dollars aux comptes. Furie des actionnaires.


Ailleurs à Montréal. Réunion confidentielle. Une équipe de juristes et de relationnistes met la dernière main aux codes d’éthique à géométrie variable requis d’urgence pour entreprises oeuvrant sur la planète…

 

Quatrième partie, musique légère


On est au temps des scandales. Un rapport de l’Office suisse sur le blanchiment d’argent (MROS) fait état d’augmentations vertigineuses d’opérations financières suspectes en provenance du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Extraits. En même temps, les autorités suisses arrêtent un ex-dirigeant de SNC-Lavalin. Photo.


Grand bureau à Washington. Un ancien prosecutor fédéral est chargé de l’« Intégrité » à la Banque mondiale (BM). La BM prête des milliards pour les pays en développement. Son limier a saisi la GRC d’un dossier de SNC-Lavalin au Bangladesh. La firme québécoise n’est pas la seule à retenir l’attention. La plaie est mondiale. L’ex-prosecutor : « La corruption est un vrai cancer pour les sociétés. Elle sape toute possibilité de réussir dans la lutte contre la pauvreté. »

 

(Partie facultative, après consultation d’avocats)


On est au temps des déficits publics, de l’endettement privé et d’une crise mondiale. Musique d’Eyes Wide Shut. Vidéo piratée d’Anonymus montrant un party du gratin retraité de la Révolution tranquille, gens de politique, de finance et de solidarité toute québécoise.

 

Dernière partie, musique de Félix Leclerc


On est au temps de la Loi sur l’élimination de la pauvreté et de la Commission d’enquête sur les contrats publics. Grandes marches au centre-ville de Montréal. Vue aérienne des tours de bureaux. Plongée dans un vieux quartier. Sous-sol d’église. Une réunion d’assistés sociaux en butte aux contrôles du gouvernement. Des femmes prêtent main forte, des Soeurs en vêtement civil. Elles apportent des cornets de crème glacée pour tout le monde.


FIN


***


Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

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15 commentaires
  • Michel Gagnon - Abonné 4 juin 2012 06 h 35

    Bien vu

    Et tout recommence sans cesse. J'adore votre dernière phrase.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 4 juin 2012 07 h 55

    Et la morale de l'histoire est ...

    ... investissez dans les entreprises crème glacée.

    Desrosiers
    Val David

  • Michel Gagnon - Inscrit 4 juin 2012 08 h 17

    Si....

    Si Dieu existe et qu'Il a créé l'Homme à Son image,
    Il devrait être en prison!!!

    Michel Gagnon

    • Yvon Bureau - Abonné 4 juin 2012 21 h 40

      C'est l'Homme qui a créé Dieu à son image ! Ainsi l'homme est prisonnier de sa création !

  • Claude Lachance - Inscrite 4 juin 2012 08 h 21

    sombre!

    A quand la traversée du miroir?. Résumer une société par la cupidité de ses dirigeants, c'est occulter , tous ses créateurs,sa culture et multiples autres facettes de ce qui fait une nation.Ca me rappelle un livre lu à l'adolescence. (Histoire de France par ses histoires d'amour.). pas fort.

    • Magalie Lavallée - Inscrite 4 juin 2012 23 h 28

      exact!
      la société dépasse largement l influence des dirigeants cupides qui la dominent, ceux qui ne le comprennent pas ... sont des dirigeants ! ;)

  • Jean-François Couture - Inscrit 4 juin 2012 10 h 17

    Le ver dans le fruit.

    Monsieur Leclerc,

    Que voilà un intéressant mais pessimiste, quoique plausible, scénario. Il a cependant ramené chez moi cette lancinante question sur la Loi sur le financement dit «populaire» des partis politiques.

    Ce qui me préoccupe c'est le ver dans le fruit, le péché originel de cette fameuse loi du «financement populaire» pratiquement sacralisée en même temps que son initiateur, feu René Lévesque.

    Adoptée en 1977 alors que le salaire minimum était de trois dollars l'heure, soit 6240$ par année pour 52 semaines de 40 heures, la loi autorisait un don personnel maximum de trois mille dollars.

    Il est utile de rappeler que seuls les premiers quatre cents dollars donnaient, et donnent toujours droit à un crédit d'impôt de 75%. Une contribution de 400$ «coûte» donc 100$ mais un montant de trois mille dollars en «coûte» deux mille sept cents.

    Qui donc, à cette époque, pouvait se permettre de démontrer de si belle façon ses convictions démocratiques en versant 50% d'un an de paye brute au salaire minimum?

    J'ai illustré mon propos en utilisant le salaire minimum d'alors et d'aucuns pourraient me dire que j'exagère à la baisse, que je caricature. Soit. Prenons alors les salaires horaires d'ouvriers spécialisés qui se situaient entre deux et quatre fois le salaire minimum. Cela ne fait quand même que douze à vingt-cinq mille dollars bruts par an. Je repose la question: Qui donc pouvait se permettre une telle générosité et pourquoi?

    Pour plus de clarté encore, et en appliquant simplement le calculateur d'inflation de la Banque du Canada, on constate que ces 3000$ de 1977 équivalent à plus de onze mille dollars d'aujourd'hui(11 109.28$). La démonstration en devient encore plus éloquente. Et si on compare les 17 millions recueillis par les partis politiques en 2008 aux quelque 50 millions recueilis par Centraide du grand Montréal la même année, peut-on trouver, sans cynisme aucun, que c'est là beaucoup d'amour