Entre la complainte et l'engagement

Essayiste souverainiste et catholique, Paul-Émile Roy s'inscrit dans la lignée des Fernand Dumont, Pierre Vadeboncœur et Jacques Grand'Maison. Son style n'a pas le souffle ni l'élégance de celui de ses maîtres, mais sa pensée est habitée par une inquiétude spirituelle semblable à la leur. «Nous ne sommes plus dans la Grande Noirceur, nous sommes aveuglés par les lumières rutilantes du bazar», écrit Roy dans La crise spirituelle du Québec, pour résumer sa sombre vision du Québec moderne.

La Révolution tranquille, explique-t-il, devait faire accéder le Québec à la modernité et le mener vers sa libération, c'est-à-dire son indépendance. Or, si la modernité technologique a bien pris pied au Québec, le reste du programme aurait échoué. Le Québec actuel, selon Roy, se caractériserait par «l'absence de toute spiritualité, le manque flagrant d'âme et d'idéal», il sombrerait dans la consommation, l'indifférence et l'insignifiance, n'aurait plus d'identité et serait dans un cul-de-sac.

Profondément déprimé par cette évolution des choses qu'il explique par «le manque de détermination de nos hommes politiques et la profondeur de notre aliénation nationale», Roy, comme dans ses précédents ouvrages, s'adonne à un exercice de lamentation redondant et assommant. «C'est habité par le sentiment profond de la non-pertinence, de l'inutilité de la pensée dans le monde actuel que j'entreprends la rédaction de ce chapitre, écrit-il. Notre monde ne s'intéresse pas à la pensée, mais à la gestion, à la consommation, au spectacle.» Comme invitation au ressaisissement, on a déjà lu plus stimulant.

Roy n'a pas tort de diagnostiquer une crise morale ou spirituelle au Québec, comme ailleurs en Occident, qui s'exprime par une forme de dépossession existentielle liée à la perte du sentiment de la transcendance. Notre société, c'est vrai, ignore la métaphysique, «est obsédée par une certaine efficacité [...], cultive les rapports fonctionnels, se soumet en tout aux lois du marché». Marcel Gauchet, que cite Roy, résume bien le phénomène en écrivant que «le déclin de la religion se paie de la difficulté d'être soi».

Parvenir à penser cette difficulté est justement le défi des penseurs contemporains. Comment, en effet, survivre spirituellement au déclin de la religion traditionnelle? Que serait une métaphysique pour aujourd'hui? Or Roy ne relève pas le défi. Il se contente de prôner un retour à l'héritage catholique du Québec, que nous aurions eu la faiblesse d'oublier et sans lequel tout perd son sens.

S'il s'agissait de plaider pour que les Québécois connaissent et assument mieux leur histoire, admettent que la culture qui les a fait être ce qu'ils sont est en grande partie déterminée par le catholicisme, on ne pourrait qu'acquiescer. Notre monde est peut-être désenchanté, mais il a des sources qui continuent de l'irriguer. Les reconnaître permettrait de les actualiser pour guider une quête identitaire moderne cohérente, substantielle et signifiante.

On peut, en d'autres termes, d'un point de vue civilisationnel, souhaiter la préservation laïque d'une fidélité à l'héritage — c'est la position que défendent avec profondeur André Comte-Sponville et Bernard Émond, par exemple, et qui n'exclut pas la foi individuelle —, mais on s'enfonce dans une stérile attitude réactionnaire en soutenant la thèse selon laquelle le refus de croire à l'existence de Dieu, pour une société, est la source de la ruine de l'âme. C'est là l'erreur de Roy, dont l'ouvrage tourne vite à une apologétique traditionnelle, parfois juste (contre l'oubli de la question de Dieu) et parfois affligeante (bête reprise des positions de l'Église sur l'avortement et l'homosexualité), mais surtout totalement inopérante dans la recherche d'une solution moderne à la crise spirituelle du Québec et de l'Occident.

Notre salut, à cet égard, passera par une foi dans la culture (histoire, littérature, philosophie, musique), qui n'exclut certes pas la foi religieuse, mais qui ne s'y résume pas non plus. Nous avons toujours besoin de transcendance, mais la transcendance n'est plus ce qu'elle était ni notre rapport à elle.

Aimer son époque


Il fait bon, en ce sens, lire le magazine Nouveau Projet, qui vient de lancer son premier numéro. En introduction, le romancier Nicolas Langelier cite Camus, qui refusait la posture chagrine. «Cette époque est la nôtre, écrivait-il, et nous ne pouvons vivre en nous haïssant.» Langelier, même s'il reconnaît les travers de notre époque, donne raison à Camus et nous propose de partir en quête d'une narration cohérente, qui n'exclut pas la spiritualité, pour mieux comprendre notre temps, apprendre à l'aimer et «changer ce qu'on peut».

Le monde, écrit le philosophe Jocelyn Maclure, est peut-être désenchanté, mais «la propension de l'esprit humain à chercher quelque chose qui dépasse ou transcende l'existence matérielle s'est montrée remarquablement résiliente». La modernité, cependant, est synonyme de «diversité des visions du monde et des conceptions de la vie bonne». Ce pluralisme de fait rend plus malaisé le défi de vivre ensemble et nous impose un questionnement individuel sur notre propre conception de la vie bonne.

«Aucune des réponses à cette question [du sens de la vie] n'est à l'abri de la critique et de la contestation», remarque Charles Taylor. Ceux qui ont la foi considèrent ainsi qu'une ouverture sur la transcendance manque aux non-croyants. Ces derniers, à leur tour, déplorent que les croyants règlent un peu vite la question du sens de la vie, tapi dans l'immanence. Les intégristes, de part et d'autre, refusent le dialogue, tuent le doute et se renforcent dans leur mutuelle exclusion.

Une autre alliance, écrit le grand philosophe, est pourtant possible. «Soupçonner que la "plénitude" puisse se vivre de différentes façons nous pousse, que l'on soit croyant ou non, vers des échanges mutuellement enrichissants qui élargissent notre capacité à reconnaître l'humanité là où elle se trouve», écrit Taylor. La fraternité des «chercheurs de sens anxieux» sera l'honneur de la modernité.

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louisco@sympatico.ca

 
33 commentaires
  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 31 mars 2012 07 h 28

    Réalisme

    Dans les sociétés pauvres, Dieu est le succédané à la richesse. Tel était le Québec de jadis. L'accession à la richesse, c'est-à-dire aux objets de consommation, fait passer la «recherche de sens» à un autre niveau. Nous en sommes là, Dieu merci ...

    Desrosiers
    Val David

  • michel lebel - Inscrit 31 mars 2012 08 h 16

    Une société molle!

    Il ne faut pas se mettre la tête dans le sable! Bien des Québécois ont évacué toute notion de transcendance. Une grande inculture religieuse domine les discours officiels et médiatiques. Le tableau n'est pas jojo! Quand une émission de télé aussi niaiseuse et nombriliste que TLMEP devient la norme de référence, le passsage obligé, même pour le nouvel archevêque de Montréal, une société est réellement dans le "trouble"!

    Nous vivons dans un société d'hyperconsommation, molle, conformiste. Il faut bien constater cet état. Mais il faut être "cool"! Il faut tous, par exemples, penser pareil sur des questions, telle l'euthanasie, l'avortement, le mariage homosexuel, etc. Nous avons fabriqué une société d'"unanimistes", surtout dans la classe poiltico-médiatique. Et les dissidents sont évidemmen considérés comme des intégristes ou des illuminés! Quelle foutue micro-société molle et complaisante!

    Nous aprochons du fond du baril. Le choix sera: l'écrasement et la disparition ou la reprise en main. Je ne puis présumer de ce choix. Mais je sais que les "solutions"ne viendront pas du seul politique. Les problèmes sont beaucoup plus profonds. Le monde, dont le Québec, pour ne pas périr, devra vivre une nouvelle évangélisation, fondée sur la justice et la fraternité dans tous les domaines de la vie en société Ce qui ne pourra se faire sans le retour du religieux. Un religieux à réinventer. Le temps presse...


    Michel Lebel

    • Roland Berger - Inscrit 31 mars 2012 14 h 32

      Les étudiants et étudiantes en grève n'étaient pas conformistes. Ils et elles n'ont pourtant pas obtenu votre appui. Avec le catholicisme. le Québec a connu le triomphe de l'« unanimisme ».
      Roland Berger

  • francaisdamerique - Inscrit 31 mars 2012 08 h 37

    Quelle crise morale ou spirituelle?

    «le déclin de la religion se paie de la difficulté d'être soi».

    Ce qui nous a permis de nous libérer de nos béquilles psychologiques, d’un dieu personnel, des superstitions et allégories religieuses est justement une humanisation de nos sociétés par l’entremise de la séparation de l’État de l’Église et la reconnaissance que tous sont égaux (hommes et femmes) par rapport à la loi dans une société tolérante, égalitaire, démocratique et juste. En créant l’État de droit, basé sur une science naturelle véhiculée par un système d’éducation qui fait la promotion de la libre pensée, ceci nous a permis de nous épanouir dans le respect d’autrui. On a vite compris qu’il pouvait y avoir une éthique de savoir-vivre dans une population dite civilisée sans l’omniprésence de la religion. Pour nous, la religion n’est même plus une affaire du dimanche, à part peut-être pour les talibans américains (fondamentalistes américains), les talibans d’ailleurs et la droite conservatrice harperienne qu’on retrouve ici.

    On pourrait argumenter que notre sens d'éthique et de moralité découle d'une nécessité et qu'il prend source dans notre génétique (ceci a engendré et contribué à l'éclosion de la spiritualité - religion). Le développement de l'intelligence humaine par progression darwinienne a toujours été contrebalancé par notre moralité et ceci a permis à l'espèce humaine de survivre et de s'épanouir.

    Comme on ne peut pas prouver que dieu n’existe pas, le contraire est aussi vrai.

    Cyril Dionne

  • Chambord - Inscrit 31 mars 2012 09 h 28

    Fouillis conceptuel

    "La transcendance n'est plus ce qu'elle était ni notre rapport à elle". Difficile de faire une phrase plus creuse.

    Enfin! Si transcencance il y a, et transcencance il y a, sans quoi il n'y a jamais eu de pensée, elle est par définition au-delà des déterminations spatio-temporelles. Il est simplement contradictoire de laisser entendre que la transcendance et notre rapport à elle varient au gré des contingences socio-historiques qui conditionnent les humains.

    Puisqu'il est vrai que "notre monde ne s'intéresse pas à la pensée" on pouvait s'attendre à ce qu'une critique mondaine ne pige pas le bien-fondé de la tristesse tragique d'un Paul-Émile Roy devant le désastre de notre monde qui a tout oublié.

    Dans "le bazar", rien n'est moins vendeur que la pensée. Rien d'intéressant dans l'humble soumission à l'être de cette faculté connectée au silence infini du présent éternel.

    Ho! J'oubliais! Ça fait belle lurette qu'on a déconstruit la structure aliénante et éviscéré cette sorte de vérités "totalement inopérante(s) dans la recherche d'une solution moderne à la crise spirituelle du Québec et de l'Occident".

    Las, moétou... Si on veut bien y réfléchir, un vrai instant, il n'y a jamais eu qu'une seule solution à toute crise spirituelle: se souvenir du Présent. Platon a parlé de cela avec beaucoup d'images éloquentes; nos pères et mères, quand ils avaient des âmes à chérir et aimaient Dieu passionnément, se souvenaient à tous moments de la Présence Réelle que, parfois, ils allaient adorer sous l'ostentation de ses apparences, entre l'eau de la lessive et celle de la vaiselle ou entre le feu de l'usine et celui du foyer. Vous pensez que ce sont eux qu étaient dans une Grande Noirceur!?! Le clair-obscur de leur foi, c'est le plein jour, comparativement aux ténèbres des temps mauvais actuels.

  • Michel Mongeau - Inscrit 31 mars 2012 09 h 46

    Défis et perspectives

    La proposition de monsieur Roy me semble plus que bienvenue dans ce monde qui souvent confond agitation et effet pétaradant, avec sens et examen attentif de ce qui importe pour l'être humain. Partant de la présentation de Louis Cornelier, il nous est plus facile d'acquiescer à l'idée que notre époque se laisse tenter par la rutilance des apparences, l'étourdissement du spectacle et le robotisme de la consommation, que d'accepter celle de <l'absence de toute spiritualité, le manque flagrant d'âme et d'idéal>. En effet, il ne faut pas confondre le conformisme religieux de masse de naguère, avec la recherche authentique de transcendance, qui n'a toujours été que le lot d'une fraction de la population humaine. Et souffrons-nous vraiment d'aliénation nationale dans le sens où nous serions gagnés à des idées et valeurs qui sont étrangères à notre intérêt commun? En partie, sans doute. Cependant, la question et la quête de notre identité collective continuent de talonner moult Québécois (es), même si l'idéal de la souveraineté a déjà été un peu plus partagé qu'à une certaine période de notre histoire.
    Pouvons-nous soutenir que la pensée est inutile dans un monde qui ne sait valoriser que l'efficacité, l'image et les objets? Encore ici, il n'est pas aisé de fournir une réponse catégorique, puisque les fruits multiformes de l'intelligence humaine se voient diffusés partout d'une manière inusitée et avec tant de moyens qu'il serait un tantinet absurde de croire que moins de monde y a accès et peut en apprécier la substance. Et s'il est vrai que de nombreux Québécois (es) connaissent peu leurs sources et leur histoire, peut-on nous convaincre que cette situation est pire qu'à l'époque, pas si lointaine, où ces connaissances se partageaient à l'intérieur d'une petite élite plutôt urbaine et bourgeoise?
    Comme le défend Jocelyn Maclure, paraphrasé par Louis Cornelier, il est clair que nous sommes devant un défi de ta