La triste histoire de Robert Bourassa

Aujourd’hui encore, au mépris de l’histoire, «une majorité de Québécois ont une image positive de Robert Bourassa» et les tentatives de réhabilitation du politicien ne sont pas rares.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Aujourd’hui encore, au mépris de l’histoire, «une majorité de Québécois ont une image positive de Robert Bourassa» et les tentatives de réhabilitation du politicien ne sont pas rares.

Si, comme moi, vous n'avez pas lu, au moment de leur parution originale en 1994, Le tricheur et Le naufrageur (Boréal), les deux ouvrages de Jean-François Lisée consacrés à la fourberie de Robert Bourassa dans le Québec de l'après-Meech, vous vous délecterez à la lecture de l'essai Le petit tricheur. Robert Bourassa derrière le masque, une version remaniée et condensée des deux briques du journaliste-vedette.

Brillant travail d'enquête qui se lit comme un thriller politique, Le petit tricheur dresse un portrait dévastateur de l'ancien premier ministre du Québec. «La malhonnêteté intellectuelle est, à mon avis, le mode de fonctionnement principal de Robert Bourassa», écrit Jean-François Lisée dans l'introduction de ce rigoureux assaut journalistique. Présenté comme un maître de l'anesthésie du peuple et de ses propres collaborateurs, Bourassa, selon Lisée, «a été nuisible pour le Québec et pour le Canada». Jean Lapierre, au début des années 1990, disait même que le chef libéral «nous a tous fourrés quand même». Le livre de Lisée en fait la preuve implacable.

Pourquoi revenir là-dessus aujourd'hui, alors que l'homme, dont ne demeure que la mémoire, n'est plus en état de nuire? Pour deux raisons, explique Lisée. D'abord, parce que cette année marque le 20e anniversaire de l'échec de l'accord dit de Charlottetown, date de la mort du rêve d'un Canada reconnaissant le Québec, un événement sur lequel il est nécessaire de se pencher pour mieux comprendre l'actuel rapport des forces entre le Québec et le Canada. Ensuite, parce qu'aujourd'hui encore, au mépris de l'histoire, «une majorité de Québécois ont une image positive de Robert Bourassa» et les tentatives de réhabilitation du politicien ne sont pas rares (la dernière en date étant celle de Georges-Hébert Germain). Pourtant, si on croit au «retour d'une certaine moralité en politique», comme l'écrivait Daniel Latouche en 1994, il importe de briser cette image.

Même s'il porte principalement sur la période de l'après-Meech, Le petit tricheur ne néglige pas le reste du parcours politique de Bourassa. Lisée présente le jeune étudiant des années 1950 qui peine à joindre les deux bouts. Il guérira de son insécurité économique individuelle en se mariant avec une fille de la riche famille Simard, mais il assumera alors l'insécurité économique de sa nouvelle classe sociale. «Dans cette caste qui devient sa nouvelle famille, écrit Lisée, la stabilité économique à tout prix, la peur du désordre civil et du changement sont une religion.»

Bourassa, qui s'est longtemps défini comme un homme de gauche, flirte un peu avec René Lévesque — il collaborera à l'écriture d'Option Québec —, mais s'accroche au Parti libéral quand il évalue qu'il peut en devenir le chef. Avec l'organisateur électoral Paul Desrochers, il apprend l'art du cynisme qui le mène au pouvoir en avril 1970.

Pendant la Crise d'octobre 1970, démontre Lisée, Bourassa présente en public une image de mollesse, mais pratique la fermeté en privé. Il sait qu'il n'y a pas de menace d'insurrection, mais il veut «traumatiser l'opinion» et casser l'opposition péquiste, quitte à emprisonner injustement des poètes. Deux ans plus tard, il pratiquera le même abus de pouvoir en jetant en prison des chefs syndicaux. Tout un libéral!

En 1990, au moment de l'échec de l'accord du lac Meech, Bourassa semble s'élever soudainement à la hauteur d'un homme d'État. Sa déclaration du 22 juin — «Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le Québec est, aujourd'hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d'assumer son destin et son développement» — enflamme le Québec. Les souverainistes sont enchantés et les fédéralistes nationalistes sont prêts à franchir le pas.

Dans les mois qui suivent, Bourassa multiplie les formules audacieuses et déterminées. «Tout est ouvert», dit-il, tout «sauf le statu quo et l'annexion aux États-Unis». Il répète que le statu quo est «la pire des solutions pour le Québec». Il évoque un référendum sur la souveraineté; il laisse ses troupes s'emballer pour la stratégie du «couperet sur la gorge», selon laquelle, sans réforme en profondeur du fédéralisme dans le sens des revendications du Québec, les libéraux choisiront l'indépendance; il encourage la création du Bloc québécois.

Pendant ce temps, en coulisse, il assure à certains joueurs-clés du Canada anglais que tout ça n'est que du vent, une fourbe mascarade, et que son seul choix reste le fédéralisme à tout prix. «Bref, constate Lisée, les seuls qui restent dans le brouillard, ceux à qui Bourassa chante la chansonnette de la dernière chance, du "une grande réforme, sinon on part!", de "l'obligation de résultat", sont les Québécois francophones», c'est-à-dire son peuple, ceux qui l'ont élu. Lisée, il faut bien le comprendre, n'accuse pas Bourassa d'avoir été fédéraliste; il l'accuse de ne l'avoir pas dit clairement, d'avoir fait croire le contraire.

L'option souverainiste est alors au faîte de sa popularité, même dans les rangs libéraux. C'est le temps ou jamais pour les fédéralistes nationalistes d'en profiter. À Ottawa, le gouvernement Mulroney est aux abois et son aile francophone nationaliste fait miroiter à Bourassa des transferts de pouvoir en matière de langue, de culture, de communications et de santé. Bourassa refuse. Personne ne sait ce qu'il veut. En fait, comme les négociations devant mener à l'accord de Charlottetown le montreront, il ne veut rien. Pire: il veut noyer le poisson.

Sa conduite pendant ces négociations est lamentable. «La tâche de donner au Québec une place distincte au sein du Canada est peut-être impossible, conclut Lisée. Mais tout dit qu'un autre fédéraliste que Robert Bourassa aurait vraiment tenté de la réaliser. Tout dit que Bourassa, par sa longévité et sa ténacité, a gaspillé la fenêtre historique pendant laquelle la réforme interne du Canada était envisageable. Et maintenant, elle ne l'est plus.»

Ce bouleversant et captivant portrait du naufrageur libéral est un grand livre politique et devrait prémunir les Québécois contre les héritiers de ce triste sire.

***

Collaborateur du Devoir

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

39 commentaires
  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 17 mars 2012 00 h 42

    En effet

    Trisre sire en effet. C’est dégoutant.

  • Gilles Théberge - Abonné 17 mars 2012 01 h 16

    Idem

    En effet Lisée ne reproche pas à Bourassa d'avoir été fédéraliste mais de ne l'avoir pas dit clairement, et d'avoir fait croire le contraire. C'est ça le reproche que fais moi aussi à Bourassa.

    Son entêtement à l'époque avait quelque chose de pathétique. Avec le recul peut-on aller jusqu'à se demander s'il n'y avait pas dans tout ça quelque chose de pathologique?

  • Pierre Vincent - Inscrit 17 mars 2012 06 h 08

    DE HENRI BOURASSA A ROBERT BOURASSA...

    Que s'est-il donc passé dans la grande famille Bourassa entre le début et la fin du XXe siècle? Du fondateur du Devoir au très controversé naufrageur des aspirations des Québécois, comment une même famille a-t-elle pu nous donner deux personnalités aussi opposées? Il faudrait que G.H. Germain écrive une biographie d'Henri Bourassa qui nous expliquerait qu'il n'était pas le grand homme que nous croyons qu'il fut...

  • François Ricard l'inconnu - Inscrit 17 mars 2012 06 h 23

    Un roi-nègre

    Je viens de terminer la lecture du livre de M. Lisée.
    Contrairement à l'opinion que j'en avais, M. Bourassa en sort comme en ayant été un véritable roi-nègre au service du pouvoir oligarque. Il s'est servi des attributs de la démocratie pour faire la promotion du bien-être d'un petit groupe au détriment du bien-être de la population.
    Un homme à deux faces qui incarne bien notre statut de colonisé.

  • Chambord - Inscrit 17 mars 2012 06 h 26

    Ça sent le coup-monté

    Si Le Petit Tricheur présente des faits implacables, il n'en demeura pas moins que l'interprétation liséenne de ceux-ci relève du coup-monté.

    Robert Bourassa a été souvent machiavélique sans que ça paraisse trop, on reconnaît par là non pas qu'il était un tricheur, mais qu'il était bon politicien. Être machiavélique au sens politique du mot, ce n'est pas l'être au sens immoral. Le machiavélisme est inhérent à la démocratie élective à suffrage universel.

    En fait, en réalité, il est impossible de dire la vérité au peuple pour le gouverner, parce que le pouvoir n'est pas entre ses mains, mais dans celles des gouvernants.

    En prenant parti contre l'option défendue par Bourassa, Lisée n'échappe pas à cette logique. Il ne dit pas la vérité non plus, il manipule les faits pour servir son idée préconçue.

    J'étais là et je connais suffisamment les faits pour pouvoir me faire une idée exacte de ces épisodes: Bourassa n'a pas fourré le Québec, il ne voulait pas rien, il a craint les conséquences de ce qu'il pouvait obtenir. Il n'a pas tricher, il a eu peur.

    Il avait ses raisons: qu'elles aient été davantage psychologiques que politiques ou économiques n'y change rien, il avait ses raisons. Il n'a d'ailleurs pas manqué de les exposer clairement. D'ailleurs, il est faux de prétendre qu'on ne peut pas faire la démonstration que le fédéralisme a un aspect rentable pour le Québec. Ce n'est quand même pas parce que les arguments économiques des péquistes sont inébranlables que les référendums n'ont pas passés.

    • France Marcotte - Inscrite 18 mars 2012 07 h 26

      Il était un bon politicien mais il a eu peur...
      Il n'a pas fourré le Québec, il ne voulait pas rien, il a craint les conséquences de ce qu'il pouvait obtenir...

      Qu'est-ce qu'un bon politicien alors si ce n'est pas quelqu'un qui obtient des résultats (sans lésiner sur le machiavélisme)?

    • Jacques Lafond - Inscrit 18 mars 2012 08 h 21

      Vous avez tellement raison d'écrire: '' il est impossible de dire la vérité au peuple pour le gouverner, parce que le pouvoir n'est pas entre ses mains, mais dans celles des gouvernants.''

      En fait, je crois que cela est très précisément le problème numéro un du Québec actuellement. Le peuple veut tout savoir, le peuple veut tout contrôler. Et en ce faisant, le Québec devient ingouvernable, avec les résultats que l'on voit actuellement; résultats de stagnation et de désolation.

      Tant qu'à Bourassa, je suis bien prêt à lui donner le bénéfice du doute. Vous avez surement raison. Il a surement eu peur ...