Ouvert sur le monde, mais franchement méchant

La distance physique, l’apparent anonymat, l’instantanéité... Les ingrédients sont nombreux pour stimuler en ligne les comportements antisociaux et faire tomber les barrières élémentaires du civisme.?<br />
Photo: Agence Reuters Thomas Peter La distance physique, l’apparent anonymat, l’instantanéité... Les ingrédients sont nombreux pour stimuler en ligne les comportements antisociaux et faire tomber les barrières élémentaires du civisme.?

Il suffit de fréquenter de temps en temps des groupes de discussion — particulièrement par temps d'élections —, de consulter les commentaires laissés par les internautes lambda à la suite de quelques articles en ligne ou de la ribambelle de vidéos mises en partage sur le site Youtube — entre autres — pour s'en rendre compte: en multipliant ses espaces de communication, en livrant à la postérité des talles infinies d'informations en tout genre, Internet a fait bien plus qu'aider l'humain à évoluer. Il le rend également de plus en plus... méchant.

C'est en tout cas ce que prétendait, il y a quelques semaines, la chroniqueuse britannique Aleks Krotoski, dans les pages numériques du Guardian. «Les nouvelles technologies, écrivait-elle, ne font pas qu'encourager, elles stimulent aussi un nouveau mal social insidieux: les blogues et les forums sont désormais des lieux à éviter pour les personnes qui espèrent avoir des conversations rationnelles. On dirait que le Web nous a permis de nous haïr les uns les autres, beaucoup plus facilement et plus efficacement.»

On clique et on regarde: une vidéo de Lady Gaga, un article sur une question litigieuse qui polarise les points de vue ou encore les espaces ouverts à la discussion sur le sport sur glace confirment cette tendance avec une prolifération de petits commentaires sournois, insidieux, tendancieux, grossiers, vulgaires, incriminants et toujours gratuits qui accompagnent souvent leur diffusion.

C'est le côté sombre du 2.0, qui est capable de faire sortir le méchant en une formule lapidaire permettant à l'émetteur d'affirmer son existence tout en réglant son compte à l'humanité qui l'entoure. Et le Québec, comme le reste de la planète, n'y échappe pas.

Récemment, le jeune Jean-François Champagne en a donné une énième triste illustration en harcelant plusieurs personnalités publiques sur le réseau de microclavardage Twitter. Il le faisait sous le pseudonyme de JeffSabres et surtout dans un français plutôt impressionniste à faire pâlir l'auteur de ces grossièretés en format 2.0, mais aussi ses parents, tout comme la bonne dizaine d'enseignants qui se sont retrouvés face à lui durant son parcours scolaire.

Guy A. Lepage, Mitsou et Avril Lavigne étaient au nombre de ses victimes. Sur dénonciation de l'animateur de Tout le monde en parle, JeffSabres a été arrêté fin mars par la GRC, il a affronté la justice, qui l'a relâché pour le moment afin de le mettre entre les mains de spécialistes en santé mentale.

Exaspéré par les frasques de l'odieux internaute, Lepage avait eu l'idée de diffuser sur Twitter le nom, l'adresse civique et la date de naissance du cybergoujat pour tenter de le calmer. Oeil pour oeil, dent pour dent. La méchanceté réglée par la méchanceté. Les univers numériques de communication semblent encourager ça.

La haine en format numérique

La distance physique, l'apparent anonymat, l'instantanéité... Les ingrédients sont nombreux pour stimuler en ligne les comportements antisociaux et faire tomber les barrières élémentaires du civisme, comme l'explique régulièrement dans ses travaux la psychologue anglaise Karen Douglas, de l'Université Kent. La scientifique étudie depuis des années la psychologie de la haine en format numérique.

Selon elle, cette forme de méchanceté s'apparente, pour celui (ou celle) qui la véhicule, aux sales tours que l'on joue pendant l'enfance. La chose est perçue généralement sans importance, sans conséquence, comme quand on sonne à une porte avant de partir en courant — et en ricanant — sur le chemin de l'école. En chaque humain il y a un petit gars ou une petite fille espiègle qui sommeille. Le net et le confort du salon lui donnent un nouvel espace pour s'exprimer.

C'est bien. Mais ce n'est pas tout. Ce mal trouverait également des racines dans une certaine frustration qui accompagnerait, selon plusieurs observateurs du fait numérique, le développement de ces nouveaux espaces de communication.

On comprend. La construction de ce nouveau continent est depuis toujours enrobée d'un discours lénifiant qui parle d'ouverture sur le monde, de meilleure communication, d'accès à des idées neuves, à des contenus lointains et à un vaste terrain où partage, intelligence collective et nouvel engagement social laissent présager un avenir meilleur. C'est en partie vrai. Mais peut-être seulement dans la marge.

Une portée limitée

«Il est ironique de constater qu'au lieu d'élargir notre point de vue et de nous donner à connaître de nouvelles opinions, écrit Aleks Krotoski, les réseaux sociaux comme Twitter et Facebook ont l'effet inverse et ont tendance à nous conforter dans ce que nous croyons déjà.»

Quand l'internaute cesse de se regarder le nombril pour observer un peu autour de lui, il ne peut que le constater: il communique seulement avec les gens qui lui ressemblent, qui partagent les mêmes opinions que lui, et se complaît de plus en plus dans ce repli sur lui-même que la mise en réseau de l'existence humaine n'arrive finalement pas, quoi qu'en disent les gourous de la Toile, à enrayer.

La fenêtre ouverte sur le monde a une portée limitée. Et, bien sûr, pour certains, cette prise de conscience peut effectivement donner de temps en temps l'envie d'aboyer.

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5 commentaires
  • Maurice Monette - Inscrit 23 avril 2011 15 h 31

    Le "libre-arbitre" des gens y est laissé sans contrainte et c'est ça le danger..!

    Nous sommes des esprits ou âmes qui venons Ici-Bas pour apprendre la Maîtrise de notre "libre-arbitre", autant de façon autonome qu'en communauté. Malheureusement, ces sites de microclavardages sont le summum de l'accessibilité à la "liberté d'expression". Donc, sous un anonymat des plus insidieux, chacune

  • Roland Berger - Inscrit 23 avril 2011 22 h 07

    Enfin, je vais pouvoir manger mal !

    Beaucoup d'internautes se comportent comme de jeunes qui sont heureux de quitter leur famille pour enfin sombrer à pleine bédenne dans la malbouffe. Sur l'Internet, ils peuvent enfin échapper à la bienséance qu'ont tenté de leur inculquer leurs parents. Mais peut-être faut-il ne pas trop s'alarmer. Ces internautes constateront peut-être bientôt que la méchanceté opposée à la méchanceté conduit au vide de l'esprit et à la rancoeur du coeurl
    Roland Berger

  • ysengrimus - Inscrit 24 avril 2011 09 h 00

    Il me semble que c'est moins pire qu'avant...

    Il me semble que c'est moins pire qu'avant. Aussi, c'est, je crois, de plus en plus civil. On observe effectivement une meilleure discipline des intervenants quand les gens se donnent un code d’éthique implicite ou explicite… Voici le mien

    http://ysengrimus.wordpress.com/2008/06/28/debats-

    Et je m’y tiens en permanence. Bonne continuation de discussion.
    Paul Laurendeau

  • Stradart - Inscrit 24 avril 2011 20 h 39

    ... et plus les articles dénoncent cette liberté...

    plus le danger imminent qui guette l'internet et la liberté d'expression s'aggrave! vous y allez sous toutes les formes, de toutes les manières... internet... danger... Le problème n'est pas la liberté d'expression ni internet M., le problème est ce qu'il a toujours été, c.à.d., la jeunesse qui doit se passer, le monde inculte et le manque de direction dans la vie. Et la télé honteuse, et les films d'hommes-robots et la violence malade de l'industrie de la construction et de la mafia??? Et les viols depuis toujours... les jeunes de votre époque, les animaux mal-traités, les gangs qui terrorisaient les plus jeunes, les pêtages de vitres de votre jeune temps... ça va faire S.V.P. Allez, allez, cessez cette cabale grise, il y a assez des gouverne(ments)qui veulent le contrôler le medium internet...

  • Yves Marineau - Inscrit 25 avril 2011 19 h 12

    Ouvert sur le monde, ou, les medias sont accesssibles à tous.

    Grace à intrenet, aujourd'hui, plusieurs personnes peuvent s'exprimer, donner leurs opinions, leurs idées, commenter. Ce qui est un atout, car avant cette ère internet, on ne participait pas à des débats, des opinions, nos idées on se les gardaient.
    Les journalistes avaient le monopole des médias.
    Et, je ne crois pas qu'il y ait plus de personnes méchantes avec ce média, pas plus que certains journalistes qui ont une visibilité médiatique. Ce qui n'est pas le cas des blogueurs.
    Enfin on peut s'exprimer et réapprendre à écrire, car j'apprend beaucoup de certains blogueurs.
    Et, des personnes méchantes ils y en a partout même chez vos confrères et consoeurs, qui parfois avec leur billet nous blesse.