La modernité, 25 ans plus tard

Denys Arcand<br />
Photo: Artv Denys Arcand

Mardi soir, je suis allée assister à l'hommage aux 25 ans du Déclin de l'empire américain au bel Impérial, sous l'aile des Rendez-vous du cinéma québécois. Ils étaient venus en nombre, Denys Arcand, ses techniciens et ses acteurs. Avant la projection, de petits numéros amusants — fausse bande-annonce d'un remake contemporain du Déclin en mode hard et éclaté, apparition de l'humoriste Pierre Brassard imitant sur scène un Arcand plus passionné de golf que de cinéma — firent rire tout le gratin de bon cœur. Avec un arrière-goût de nostalgie toutefois. Dodo était présente malgré son combat contre le cancer. Et puis, et puis.... Les temps avaient changé.

Arcand est un homme désillusionné aujourd'hui. Venait-il enterrer son film-culte? On souhaitait le contraire.

Retour en 1986. Quand Le Déclin de l'empire américain gagna nos écrans, le souffle de la modernité souffla sur notre septième art comme dans la vie de tout le monde. Au café, lors des soupers entre amis, chacun en parlait, de ce film-là. Même le dernier des ploucs ne pouvait le rater sans risquer le déshonneur.

En France également, après des échos enthousiastes du lancement à Cannes. Les dialogues crus sur la sexualité et le cynisme du ton créaient l'électrochoc. Des couples ébranlés se regardaient d'un drôle d'air, parfois avec un sourire en coin. «Cou' donc! Il me trompe-tu? Et avec combien de partenaires?» Ou: «Cou' donc! On essaie-tu de se laisser libres, juste pour voir?» Ou mieux: «Si on se parlait...»

Rarement un de nos films s'était-il retrouvé en pareille concordance avec son époque. En avance sur elle, en fait.

Le Québec avait pourtant connu, au cours des années 70, un cinéma de libération sexuelle à travers les films de Gilles Carle, de Claude Fournier et compagnie, mais Le Déclin reposait sur le discours. Philosophie dans la cuisine plutôt que dans le boudoir. Dire est plus révolutionnaire que montrer.

Le Déclin était issu d'une période encore marquée par l'insouciance. Dans un petit documentaire précédant le film, son producteur Roger Frappier en parlait l'autre soir comme d'une oeuvre artisanale, quasi préindustrielle. Aujourd'hui, Frappier, qui défend les controversées enveloppes à la performance, octroyées par Téléfilm aux producteurs assis sur des grosses recettes au guichet, envoie un autre son de cloche. Autres temps, autres moeurs.

La modernité a finalement déçu Arcand. Son groupe d'intellos du Déclin, cyniques, décadents tant qu'on voudra, aimait la culture et le cinéaste se positionnait joyeusement comme un des leurs. Dans Les Invasions barbares, sa suite en 2004, la mort rôdait, les générations montantes laissaient les livres s'empoussiérer sur les rayons. À travers L'Âge des ténèbres, trois ans plus tard, le héros du film d'Arcand se réfugiait dans un monde virtuel pour fuir un quotidien sinistre. Le cinéaste, qui a épinglé, avec sa griffe souvent bien aiguisée, les dérives de sa société, ne se sent plus en phase avec elle.

Le monde a changé, notre septième art aussi. D'autres cinéastes plus jeunes tentent de capter à leur tour l'air du temps. Après Arcand, c'est Denis Villeneuve qui foulera dimanche le tapis rouge du Kodak Theatre à Hollywood, espérant remporter l'Oscar du meilleur film en langue étrangère. Et ce n'est pas un hasard si son Incendies, adapté de la pièce de Mouawad, qui se déroule dans un Moyen-Orient à feu et à sang, reçoit tant d'échos sur la planète. Notre cinéma est appelé à se mettre de plus en plus à l'écoute du monde, à s'ouvrir aux autres cultures, après avoir beaucoup ausculté la sienne. Même si un mouvement n'exclut pas l'autre, bien entendu.

On se demande quand même, dans notre XXIe siècle agité, quel film québécois de modernité sera assez puissant pour avoir droit à son propre hommage anniversaire 25 ans plus tard, et dans quel contexte. Mais gageons qu'il saura s'éclater dans un kaléidoscope culturel où le Québec imposera sa note particulière et encore une fois son flambeau d'avant-garde.

***

Arcand déplorait au Journal de Montréal cette semaine le fait que la copie du Déclin lancée pour l'anniversaire n'avait pu être restaurée et numérisée par le projet Éléphant de Quebecor. Le distributeur, Les Films Séville, aurait traîné les pieds en la matière.

Une copie neuve fut projetée à l'Impérial, mais sur support film tiré de l'internégatif de la Cinémathèque avec l'appui de Vision globale, plutôt qu'en numérique haute définition. Rien à dire contre le projet Éléphant; il redore le blason de Quebecor en préservant des oeuvres de notre patrimoine cinématographique. Sauf que l'idée de présenter sur grand écran Le Déclin mardi soir en 35 mm n'était pas mal non plus. La pellicule va devenir tellement rare, et c'est elle le support originel du film, après tout. Autant lui donner un beau coup de chapeau. Par ailleurs, Le Journal de Montréal a accordé tellement d'espace à cette histoire du Déclin privé d'Éléphant, faisant la promotion mur à mur d'un projet Quebecor dans une entreprise Quebecor. Le jupon du conglomérat dépassait ferme...

C'est à se demander par ailleurs pourquoi ce journal en lock-out a eu droit à la seule entrevue d'Arcand à un quotidien dans le cadre du 25e du Déclin. On cherchait le cinéaste qui réalisait en 1970 On est au coton sur les luttes ouvrières et l'outrecuidance des patrons, sans le trouver. Évanoui, semble-t-il, du nouveau paysage.

Oui, autres temps...

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 27 février 2011 11 h 49

    son «Incendies» ou ses «Incendies» ?

    .