Le Devoir en Inde - Une révolution verte qui tourne au vinaigre

New Delhi — L'Inde fut l'un des premiers pays pauvres, dans les années 1960, à monter dans le train de la «révolution verte» et des techniques de production agricoles occidentales à haut rendement. Finis les famines et ses millions de morts d'avant l'indépendance grâce aux engrais chimiques, aux pesticides et, plus tard, aux semences génétiquement modifiées. Les résultats furent spectaculaires: l'Inde parvint à l'autosuffisance alimentaire après avoir dû longtemps compter sur les importations pour nourrir sa population. Aujourd'hui, le modèle traverse une crise difficile. La révolution risque de tourner au vinaigre.

Rien n'illustre mieux ce rêve transformé en cauchemar que la persistante vague de suicides parmi les petits producteurs agricoles indiens. Ils seraient 200 000 à s'être enlevé la vie depuis 1997, en particulier dans l'est du Maharashtra, grande région productrice de coton. Les fertilisants ont épuisé la terre devenue de moins en moins généreuse, le prix du coton a chuté, il faut s'endetter de façon insoutenable pour racheter tous les ans les coûteuses semences OGM qui ne se reproduisent pas naturellement. Additions et soustractions faites, il vous reste cent dollars pour nourrir la famille et traverser l'année... Beaucoup de ces agriculteurs-propriétaires se suicident d'une manière qui ne laisse place à aucune équivoque: ils avalent le contenu d'une bouteille de pesticide. Et pourtant, dans les pages du Lokmat, le principal journal d'Aurangabad où nous nous trouvions la semaine dernière, ces suicides sont devenus une affaire banale, presque insignifiante. Tout au plus font-ils l'objet d'une nouvelle courte de deux ou trois paragraphes dans un coin de page intérieure. Non plus qu'ils ne semblent beaucoup émouvoir les citadins des mégalopoles de Delhi ou de Mumbai, pour lesquels le plus vexant est d'avoir à payer plus cher les fruits et légumes à cause de la sécheresse de l'année dernière.

Il n'y a pas de cause unique, ni même peut-être principale, à l'inquiétante conjoncture que traverse l'agriculture du pays: semences génétiquement modifiées, recours abusif aux produits fertilisants, et puis, évidemment, subventions massives des Européens et des Américains à leur industrie agricole... Mais cette crise est également exemplaire des profondes distorsions que subit la société indienne depuis le début de sa libéralisation économique, lancée en 1991. L'Inde s'urbanise rapidement, de gré ou de force. Outre les grands centres, le nombre de villes de un million et plus d'habitants se multiplie: il y en avait 35 en 2001; on s'attend à ce qu'il y en ait presque quatre fois plus dans dix ans. En ville se trouvent les emplois, si modestes soient les revenus. La «petite» ville d'Aurangabad, située à environ 400 km au nord-est de Mumbai, est représentative: de chaque côté de la grande artère qui conduit au nouvel aéroport international — et pour le moment presque toujours vide — s'alignent des dizaines d'édifices de bureaux et de commerces flambant neufs. Le constructeur automobile Skoda y a ouvert récemment une usine d'assemblage.

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L'Inde reste néanmoins, pour l'heure, un pays où plus de 60 % des quelque 1,1 milliard d'habitants vivent en milieu rural et dépendent pour vivre et se nourrir de l'agriculture. Tout à sa croissance macro-économique et à l'industrie agricole à haut rendement économique du riz, du blé et de la canne à sucre, le gouvernement du premier ministre Manmohan Singh, disent ses critiques, ne fait même pas le minimum pour corriger les erreurs les plus flagrantes de sa politique agricole pour les centaines de millions de paysans qui sont laissés en plan. Question toute simple posée dans les pages de la revue Tehelka par le reporter P. Sainath, l'un des rares à avoir couvert dans le détail le drame des suicides: «Voulez-vous bien me dire pourquoi des agriculteurs ne peuvent même pas emprunter 8000 roupies [moins de 200 $] à un taux d'intérêt raisonnable, alors que moi, professionnel de classe moyenne urbaine, je pourrais m'offrir une Mercedes-Benz à un taux de 6,5 %?»

Un autre problème que les gouvernements successifs ne semblent jamais avoir vraiment voulu régler est celui de l'accès inégalitaire à l'eau. La politique gouvernementale a toujours été de concentrer les efforts d'irrigation dans une poignée d'États comprenant 40 % des terres agricoles du pays. On pousse l'«arrogance», pour employer le terme d'un commentateur, jusqu'à faire pousser du riz au Pendjab, grenier traditionnel du pays, au mois de juin, en pleine saison sèche. Avec le résultat que 60 % des terres sont cultivées par des agriculteurs, pauvres d'entre les pauvres, qui sont entièrement dépendants des pluies de mousson. Le gouvernement actuel n'est pas près d'y changer grand-chose. Le ministre de l'Agriculture, Sharad Pawar, qui a des intérêts dans l'industrie sucrière basée dans l'ouest du Maharashtra, aime plutôt à dire que l'industrie agricole nationale a crû, dans son ensemble, de plus de 3 % depuis trois ans. M. Pawar est par les temps qui courent un grand promoteur, à des fins d'exportation, de la viticulture et de l'horticulture. Il admet que la logique de monoculture a ses effets pervers. Mais tout le monde comprend que réformer le monde agricole, ne serait-ce qu'en aidant les agriculteurs à diversifier leur culture, ne fait pas partie de ses priorités. Parce que les marchés ont faim.

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