Médias - Sport, jeux et télé-réalité...

Jean-Paul Lafrance
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Jean-Paul Lafrance

Vous étiez plus de 1,3 million de téléspectateurs la semaine dernière à regarder Lance et compte: le grand duel. Vous étiez le même nombre à regarder le premier épisode de Yamaska à TVA. Vous étiez également un million à regarder Les Parent à Radio-Canada, ainsi que Providence. Vous regardez la télévision en grand nombre, et les grandes soirées froides d'hiver ne sont pas encore commencées.

?¶tes-vous moins nombreux qu'avant? Dans la liste des 30 émissions les plus regardées au Québec, dans la semaine du 14 au 20 septembre, les neuf premières places étaient millionnaires. L'émission numéro un était le Gala des prix Gémeaux (1,153 million). La 30e émission dans la liste avait atteint 700 000 personnes.

Au Québec, 30 émissions sont donc regardées par au moins 700 000 personnes. Sur cette liste, il y en a toujours au moins 20 qui proviennent de TVA, moins d'une dizaine de Radio-Canada. Aucune de V pour le moment.

C'est beaucoup de téléspectateurs. Mais contrairement à ce que l'on pouvait remarquer il y a quatre ou cinq ans, on ne trouve presque plus d'émissions atteignant 1,8 ou plus de 2 millions de téléspectateurs.

L'effet des chaînes spécialisées

Les chaînes spécialisées ont inexorablement grignoté la part de marché des grands réseaux. Dans la semaine du 14 au 20 septembre, la part totale de toutes les chaînes spécialisées francophones se situait autour de 41 % de l'écoute totale.

C'est une part qui augmentera encore plus avec le hockey: jeudi dernier, le premier match officiel du Canadien de Montréal sur RDS a été regardé par 860 000 personnes!

Le Québec est-il un territoire protégé des grands changements qui se produisent actuellement dans l'univers télévisuel? Sur nos ondes, la fiction occupe encore une énorme place, et le hockey est une religion.

Mais le modèle traditionnel de diffusion à heures fixes sur écran fixe est en plein bouleversement. Selon Jean-Paul Lafrance, nous sommes maintenant entrés dans l'ère de la « post-télévision », cette télévision qui s'éclate sur tous les supports (grands écrans HD, mini-écrans mobiles et écrans d'ordinateur).

Jean-Paul Lafrance, qui a fondé le département de communications à l'UQAM au début des années 70, vient de publier La Télévision à l'ère d'Internet chez Septentrion. L'UQAM organise d'ailleurs jeudi soir prochain un débat autour de ce livre.

Jeux et télé-réalité

Pour l'auteur, les jeux et la téléréalité sont les deux mamelles de cette nouvelle télévision. Le développement d'Internet et des jeux électroniques a en effet donné lieu à une nouvelle forme d'interactivité. Le téléspectateur ne veut plus être passif. Il veut jouer un rôle. Il veut pouvoir gérer l'écoute des émissions à son propre rythme.

Et il est « devenu juge, juré, censeur, voyeur », écrit Lafrance. La télé-réalité est un grand jeu (est-ce que quelqu'un croit encore qu'Occupation double et Loft Story, c'est la « vraie » vie?), qui exige une participation très active du public.

Pour faire face à l'émiettement de l'écoute et pour tenter de retrouver des profits, les réseaux généralistes doivent donc développer de nouvelles stratégies. En investissant Internet, bien sûr, mais aussi en diffusant leurs produits sur toutes les plateformes.

Dans cet esprit, « la télé-réalité a donné une seconde chance à la télévision généraliste de se rentabiliser » écrit Jean-Paul Lafrance. On pense immédiatement à la stratégie de Quebecor avec Star Académie et Occupation double: l'entreprise conjugue ces émissions sur tous les supports médiatiques qu'elle possède, et elle multiplie les revenus avec les sites Internet, la vente de produits dérivés, les couvertures des magazines, et ainsi de suite.

Même à Radio-Canada les émissions se veulent maintenant plurielles. Le téléspectateur veut pouvoir donner son opinion, participer à un forum sur Internet, voir des clips exclusifs sur le Web. Les émissions elles-mêmes deviennent des concepts déclinés autant à la télévision qu'à la radio et sur le Web.

Jean-Paul Lafrance cerne bien le grand paradoxe de la télévision actuelle: la télévision « implose littéralement en perdant de plus en plus d'audience », mais elle « explose en répandant ses images dans notre environnement » sur des écrans qui se multiplient à l'infini (à quand la télé sur notre grille-pain?). Pour survivre, elle doit donc « établir au sein des groupes médiatiques des stratégies multimédias » afin de récupérer les profits sur toutes les plateformes. La convergence a de beaux jours devant elle.

pcauchon@ledevoir.com