Théâtre - No future!

Claude Gauvreau vivait très mal le Québec des années 1950. Il n'était pas le seul, mais un sombre événement vint rapidement lui donner encore plus de difficulté à gérer la réalité: sa principale alliée, sa muse, Muriel Guilbault, choisit en 1952 de tout laisser tomber. Il ne s'en est jamais tout à fait remis, on le sait de diverses sources. Il n'avait pas vu venir, n'avait pu rien faire, était dévasté... Voguant durant de nombreuses années dans un territoire flou, quelque part entre le black-out volontaire, l'acceptation et le réel ordinaire, il fit de nombreux séjours à l'asile. J'habitais en face de «Saint-Jean-de-Dieu» comme on disait, rue de Boucherville, pas loin du terrain de balle d'où on voyait, quand on jouait à la vache, l'immense maison de ferme de «l'asile» et les «pensionnaires» des Soeurs de la Providence qui cultivaient les champs...

En 1956, Claude Gauvreau sortait de «traitement». Histoire de se remettre, il regarde autour de lui, plonge dans des souvenirs «tout frais» et se met à écrire ce qui deviendra La Charge de l'orignal épormyable. Et en 1971, après 15 autres anonymes années difficiles, alors que Jean-Pierre Ronfard travaillait avec lui sur la version scénique des Oranges sont vertes, j'ai fait avec Claude Gauvreau une de mes premières entrevues pour Le Devoir, quelques jours à peine avant qu'il ne tombe du toit de cet immeuble qui est toujours là, angle Sherbrooke et Saint-Denis. Ça crée une sorte de lien, c'est sûr...

Mais en 1956, revenons-y, rien n'est vraiment tout à fait rose au Québec; tout y est plutôt noir ou blanc. Duplessis règne toujours en despote pas particulièrement éclairé. Tous les soirs, la province tout entière s'agenouille encore devant le cardinal Léger qui trône à la droite de Lui-même; Toe Blake vient tout juste d'être nommé entraîneur du Canadien; le Rideau Vert n'a même pas 10 ans... Et Gauvreau écrit La Charge de l'orignal épormyable.

Fallait être fou!

Fallait être fou et vouloir tout effacer. No future! Pas celui-là en tout cas...

Gauvreau ne s'est même pas donné le choix: il a foncé, chargé. Il lui fallait tout défoncer. Tout jeter par terre pour cause d'invivabilité. Pour cause de 1956!

Mais il fallait surtout, d'abord, croire pouvoir le faire... et le faire ensuite! Contre tous. À contre-courant. Malgré l'échec prévisible de ce cri dans le désert. En espérant, tout au plus, faire résonner un écho dans les grands replis du rideau de noirceur dans laquelle s'enfermait encore la société canadienne-française catholique...

C'est en ce sens-là que le personnage de Claude Gauvreau — et sa quête encore plus — a quelque chose d'absolument héroïque. Cet homme qui se voyait comme un crucifié — «un animal christique», disait François Mycroft Mixeudeim Papineau en entrevue —, fait partie des très rares véritables «héros» de la culture d'ici.

Aujourd'hui, malgré la forme «datée», très début fifties français finalement, dans laquelle Gauvreau s'exprime en s'inspirant tout autant des surréalistes que d'Artaud — sa langue restera toujours ampoulée et volontairement mélo pour le commun des mortels, fût-il assis dans un siège au TNM ou au CNA — La Charge demeure une oeuvre phare.

Pour ce qu'elle représente.

Pour que l'on n'oublie pas où peut encore mener la suffisance, la fatuité — allons même jusqu'à la «fatulence» — des faibles élites politiques et intellectuelles que nous persistons à nous donner.

Comme un signal d'alarme enclenché en permanence.

Comme un moustique épormyable sur le dos de la bêtise ordinaire et de la condescendance.

Bâton, chiffres et lettres

Étonnant de constater à quel point certains préjugés et certaines idées toutes faites et bien reçues ne veulent pas lâcher prise. Le théâtre s'adressant aux jeunes publics de tout âge — l'éventail couvre maintenant les spectateurs dès dix mois jusqu'à 13 ou 14 ans — serait encore selon certains du théâtre négligeable, «petit»... probablement parce qu'il s'adresse aux petits.

C'est oublier beaucoup de choses, mais on ne sortira pas le bâton pour autant. Des choses sur lesquelles on pourrait se pencher une fois de plus en lançant beaucoup de chiffres — nombre de compagnies, d'artistes et d'artisans, de spectateurs touchés, de productions par année, de budgets consacrés, de kilomètres, de festivals et de pays parcourus... — à condition de parler d'abord de richesse du répertoire, de pertinence et de nécessité. De certaines villes aussi et de certains quartiers ici même où le fait de proposer du théâtre aux enfants et aux familles s'est imposé rapidement comme une approche fructueuse, souvent depuis quelques décennies.

Du fait aussi que le milieu théâtral québécois a depuis longtemps laissé tomber ces frontières «petites». Que les auteurs, les metteurs en scène, les comédiens et les concepteurs de tout poil travaillent autant pour le «Grand» que pour le «petit» théâtre et même que l'on s'investit souvent là beaucoup plus volontiers. Parce que les défis y sont plus acérés. Plus complexes et plus complets à la fois.

Menfin. C'est triste. Mais faut pas non plus s'entêter à essayer de convaincre ceux qui croient que ce qui ne les intéresse pas n'est pas intéressant. Pour eux, «le théâtre pour enfants» restera toujours un art mineur sinon minable. Fluctuat nec mergitur.

En vrac

- L'air de rien, comme ça, le Théâtre de l'Îil en sera le 25 mars prochain à la 600e représentation (toutes langues confondues) du Porteur. Cette folie signée Richard Lacroix, André Laliberté et Richard Morin a été créée en 1997 au Théâtre français du CNA... où aura d'ailleurs lieu la 600e. Jusqu'ici, plus de 165 000 spectateurs d'une dizaine de pays ont vu le spectacle qui, après une tournée en Angleterre, en Irlande et aux Pays-Bas en juin sous le nom de The Star Keeper, s'arrêtera le temps de souffler un peu et de rafraîchir les marionnettes (et les marionnettistes aussi) qui tournent depuis plus de 10 ans. Une grande respiration...

- On vous signale comme ça deux Shakespeare qui apparaissent à l'horizon. Le premier, Le Songe d'une nuit d'été, traduit et mis en scène par Serge Mandeville, prend l'affiche de la Caserne Letourneux (déguisée en salle Fred-Barry) dès le 1er avril. Puis le TDP termine ensuite, du 17 au 25 avril, sa saison d'errance à la salle Pierre-Péladeau avec Roméo et Juliette adapté et mis en scène par Daniel Paquette. On se renseigne au 514 987-6919.

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