Retour à la réalité

Maintenant que les élections sont chose du passé, à Ottawa comme à Québec, on peut enlever ses lunettes roses et présenter la réalité telle qu'elle est.

Quelqu'un peut-il sérieusement croire qu'il y a tout juste trois semaines, le ministre fédéral des Finances, James Flaherty, croyait à la possibilité d'un surplus, même modeste, pour les prochaines années, et qu'il vient de se rendre compte que le déficit pourrait plutôt atteindre 30 milliards dès 2009?

Durant la campagne électorale, Stephen Harper s'indignait à la pensée qu'un gouvernement libéral pourrait replonger le pays en situation déficitaire en raison des promesses irresponsables de Stéphane Dion, tandis que sa propre prudence permettrait de maintenir les finances publiques en équilibre, malgré le ralentissement de l'économie.

Contrairement à Pauline Marois, Jean Charest s'est aussi engagé à ne pas faire de déficit au cours de son prochain mandat. Selon vous, combien de temps faudra-t-il à Monique Jérôme-Forget pour découvrir que les effets de la crise économique sur les revenus du gouvernement sont beaucoup plus néfastes que prévu?

Il est assez remarquable de voir M. Charest considérer aujourd'hui le déficit zéro comme un tabou. Quand il a succédé à Daniel Johnson, au printemps 1998, le nouveau chef du PLQ n'avait pas encore saisi à quel point la croisade lancée par Lucien Bouchard avait transformé l'équilibre budgétaire en véritable dogme. Il n'en était pas revenu de voir le Québec tout entier lui tomber dessus quand il avait osé déclarer qu'il serait préférable de ralentir le rythme des compressions pour ménager un peu le système de santé.

D'ici la création du «nouvel espace économique» promis par le premier ministre, combien d'autres usines fermeront leurs portes? Hier, le maire de Lebel-sur-Quévillon demandait sur un ton désabusé si l'arrêt définitif des opérations de Domtar était la première étape de son fameux plan Nord.

Le taux d'abstention record du 8 décembre dernier a donné la mesure de la désillusion de la population face à un discours politique de moins en moins crédible. Cela ne risque pas de s'améliorer de sitôt.

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Immanquablement, quand les finances fédérales se détériorent, Ottawa finit par serrer la vis aux provinces. Même au moment où il prétendait équilibrer le budget, M. Flaherty prévoyait un plafonnement de la péréquation qui aurait pu se traduire par un manque à gagner d'un milliard pour le Québec. Quel sera l'impact d'un déficit de l'ordre de 30 milliards sur les paiements de transfert?

La crise économique du début des années 80 avait donné lieu à un affrontement majeur entre le gouvernement Trudeau et les provinces, en particulier le Québec, qui était et demeure le principal bénéficiaire de la péréquation. Pendant des années, René Lévesque et Jacques Parizeau avaient accusé Ottawa de chercher à étouffer financièrement le Québec.

La volonté de Pierre Elliott Trudeau d'en découdre avec les souverainistes n'avait évidemment rien pour améliorer les choses, mais le retour au pouvoir des libéraux à Québec et l'arrivée d'un gouvernement conservateur, s'ils avaient permis une reprise du dialogue constitutionnel, n'avaient aucunement réglé le différend financier. Le très mesuré Gérard D. Lévesque, à qui Robert Bourassa avait confié les Finances, tenait exactement le même discours que M. Parizeau.

Dans l'entourage de Jean Charest, on appréhendait l'élection d'un gouvernement conservateur majoritaire. Même si Stephen Harper ne partage pas la conception trudeauiste du fédéralisme, on expliquait que la tendance à une plus grande centralisation en période de crise économique est une constante dans l'histoire canadienne.

À cet égard, l'élection d'un nouveau gouvernement minoritaire est plutôt rassurante, mais il est manifeste que les prochaines années ne seront pas très propices au transfert de nouveaux pouvoirs aux provinces.

Même Michael Ignatieff qui, en 2006, souhaitait inscrire la reconnaissance de la nation québécoise dans la constitution, estime maintenant que la crise économique a créé un contexte peu propice aux discussions de ce genre.

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Pour la plupart des observateurs, le souci de la «continuité» est la principale caractéristique du Conseil des ministres que Jean Charest a présenté jeudi. La plupart des ministres ayant été reconduits dans leurs fonctions, les grandes orientations demeureront les mêmes.

Le départ de l'ex-ministre des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier, pourrait toutefois entraîner un changement de ton dans les relations entre le fédéral et le provincial. M. Pelletier croyait sincèrement aux vertus du fédéralisme, auquel il rêvait de redonner son «sens véritable», au point de paraître parfois naïf. Sa quête semblait s'apparenter à celle de la pierre philosophale, mais il était un authentique nationaliste. Par moments, c'était même à se demander s'il n'était pas le seul au PLQ.

Dès 2001, il avait tenté de convaincre son parti d'effectuer un virage identitaire et de s'approprier l'étendard de la «nation». L'accueil avait été glacial. En privé, il se désolait de la peur des mots qui paralysait les militants libéraux, littéralement obsédés par la crainte de faire le jeu des souverainistes.

Dans un texte publié dans Le Devoir en mars 2004, M. Pelletier avait décrit le Canada comme le «parent pauvre du fédéralisme». Il n'était pas tenu en odeur de sainteté à Ottawa. À l'époque où il était ministre dans le cabinet de Paul Martin, Jean Lapierre l'avait qualifié de «péquiste». Ses différends avec sa collègue des Relations internationales, Monique Gagnon-Tremblay, canadienne jusqu'aux bouts des ongles, étaient bien connus.

Celui que M. Charest a choisi pour lui succéder, Jacques Dupuis, peut être cassant et même très déplaisant avec ses adversaires à l'Assemblée nationale, mais il n'a pas la réputation d'aimer la controverse. Contrairement à M. Pelletier, il n'a jamais donné l'impression de se désoler de l'état du fédéralisme canadien. En cela, il est sans doute beaucoup plus représentatif de son chef.

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P.S.: Cette chronique reviendra au début de janvier. Joyeux Noël et bonne année à tous.

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