La petite chronique - Aragon sous influence

On ne finit pas de s'étonner de la fascination qu'exerce toujours Aragon, le communiste plus que pur et plus que dur, sur des écrivains logeant plutôt à droite.

Aragon aura réussi, au cours d'une vie qui en fit un octogénaire, à être surréaliste avec Breton, staliniste inébranlable et sur la fin dandy nettement ridicule écumant les nuits avec des éphèbes un peu trop voyants. Bien sûr, il y avait eu Elsa, inspiratrice de poèmes qui comptent et qui pourtant le convainquit de l'existence d'un paradis le long de la Volga.

Les Îuvres romanesques complètes de notre auteur en sont au tome IV dans l'édition de la Bibliothèque de la Pléiade. On y trouve Les Communistes et La Semaine sainte, mais aussi des textes plus courts d'intérêt varié mais qui éclairent le parcours d'un écrivain justement tenu pour l'un des écrivains phares du XXe siècle.

Les Communistes, publiés une première fois en 1949 puis dans une édition définitive en 1966, sont écrits dans une perspective nettement inspirée par le réalisme socialiste. Le romancier relate des événements dont il nous assure qu'ils se sont nettement produits ou qui auraient pu se produire. D'où la nécessité pour l'écrivain de mettre à jour, lors d'une réédition, les éclaircissements de nature historique obtenus depuis la première rédaction.

Le romancier devient-il de ce fait un simple reporter? Aragon s'en défend dans un texte intitulé La Fin du monde réel. Cette postface, dans l'idée de son auteur, est une justification d'une démarche commencée par Les Cloches de Bâle. Ce roman était pour Aragon sa première tentative de sortir du discours à la première personne qui caractérise ses écrits de la période surréaliste.

L'engagement politique qui justifie l'ouverture au monde dans l'univers romanesque n'est toutefois pas pour Aragon un abandon de la poésie. Tout au contraire. «Le roman, écrit-il, doit s'appuyer sur les découvertes de la poésie. De même que les autres sciences n'ont progressé qu'en utilisant les découvertes des mathématiques, la poésie est la mathématique de toutes les écritures.»

Avancé on ne peut plus discutable. D'autant que la lecture des Communistes nous met la plupart du temps en présence d'un univers romanesque dans lequel les dialogues, les mises en situation, les peintures d'atmosphère sont les éléments prédominants.

Il y a toutefois beaucoup à lire dans ce quatrième tome. Non tellement, à mon sens, pour les romans. Les plus importants, Blanche ou l'oubli, Les Voyageurs de l'Impériale, par exemple, sont dans les tomes précédents. J'aime bien, quant à moi, les commentaires que l'auteur apporte sur ses écrits, l'importance qu'il donne sur la valeur du temps dans une oeuvre. De même, Le Mentir-vrai est-il une troublante fantaisie sur la vraisemblance et la véracité en littérature.

Je sais bien que mon avancé est contestable, mais il me semble que l'influence d'Elsa Triolet n'a probablement été défendable en littérature, pour ce qui a rapport à l'oeuvre d'Aragon, que pour les poèmes qu'elle lui a inspirés. Le reste, la conversion au stalinisme, l'aveuglement systématique qui a suivi jusqu'à la mort de notre homme, l'a peut-être empêché de donner cours à un tempérament romanesque que n'auraient pas coloré des idées aussi détestables qu'étranges.

Mais il faut lire tout de même les traces qu'a laissées un des esprits les plus animés de notre époque. On est sûr d'aimer, de détester, d'être convaincu ou de hausser les épaules. Souvent à une page de différence.

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Collaborateur du Devoir

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Oeuvres romanesques complètes

Tome IV

Louis Aragon

Bibliothèque de la Pléiade

Paris, 2008, 1691 pages