Social-démocratie américaine

Bush, socialiste? N'exagérons pas! Mais il était savoureux, vendredi, d'entendre ce héraut de la droite dure aux États-Unis — droite «morale», mais aussi droite économique, anti-impôts et anti-interventionniste — déclarer que «l'intervention des pouvoirs publics sur les marchés financiers n'est pas seulement justifiée, elle est essentielle pour éviter de graves dommages à notre économie, et nous devons agir maintenant pour protéger la santé économique de notre pays».

Résultat de ce retournement présidentiel: l'État accourt à la rescousse et rachète en tout ou en partie deux géants hypothécaires aux noms folkloriques (Fannie Mae et Freddie Mac) et un super-assureur (AIG)... Mieux: vers la fin de cette semaine qui a ébranlé les bases du capitalisme, l'administration Bush a eu un éclair de lucidité et de prévoyance dont on la croyait incapable. Le secrétaire au Trésor, Henry Paulson, a généralisé le raisonnement ad hoc appliqué à Fannie, Freddie et AIG. Il a mis sur pied une structure globale de soutien et de sauvetage, avec le rachat, par l'État fédéral, des mauvaises créances de ces institutions qui constituent le socle de la finance américaine, voire de l'économie internationale.

On dira, bien sûr, qu'il s'agit d'un nouvel exemple de «privatisation des profits, socialisation des pertes» au bénéfice des grands capitalistes — amis de Bush et consorts — qui vitupèrent l'interventionnisme d'État lorsque tout va bien pour eux, mais crient à l'aide lorsque, périodiquement, le système tangue et menace de s'écrouler. On demandera à qui — hormis les grosses banques et les gros investisseurs — profite ce sauvetage.

Questions légitimes, mais il n'empêche: le candidat démocrate, représentant de la «gauche» américaine, a mis de côté la guerre partisane et a approuvé ce plan Bush-Paulson. Barack Obama a même dit que cette crise montre la nécessité d'une nouvelle approche de l'économie et de la finance, moins idéologique et plus ouverte au rôle de l'État.

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Le retour brutal du thème de l'économie, à six semaines de l'élection, a donné un précieux coup de pouce aux démocrates dans la campagne présidentielle. Campagne que les républicains avaient jusque-là détournée avec succès, sur les airs rebattus mais toujours efficaces de la «guéguerre culturelle» qu'affectionne la droite. Au cours des dernières semaines, avec l'irruption tonitruante de Sarah Palin, McCain et ses républicains ont successivement dépeint Barack Obama comme un dangereux gauchiste, un partisan de l'éducation sexuelle à la maternelle, un élitiste hautain de Harvard, un ami des vedettes d'Hollywood et un ennemi du peuple des petites villes.

Si cet épisode a donné à voir un candidat démocrate jouant le calme et l'absence (temporaire) d'esprit partisan, qu'y avait-il en face? Un candidat républicain erratique et zigzagant, multipliant les piques partisanes, colérique par moments.

Dimanche 14 septembre, alors même que Wall Street est sur le point de s'effondrer, John McCain affirme que «les fondements de l'économie américaines sont solides»! Mardi, devant la chute des indices boursiers et la panique ambiante, il fait volte-face et affirme que l'on assiste à une «crise totale» (sic), qu'il attribue aux affreux spéculateurs corrompus. Mercredi, il se prononce contre le renflouement de l'assureur AIG par le Trésor fédéral... avant de déclarer, jeudi, qu'au fond c'est une bonne chose. Vendredi, cet éternel ennemi de la réglementation et de l'intervention de l'État (et sur ce point, républicain bon teint)... se métamorphose en Robin des Bois partisan d'une surveillance stricte, pour ramener à l'ordre le monde pourri de l'Argent et des Banques. Ouf!

Net avantage Obama, donc, d'ailleurs reflété dans les derniers sondages. Mais aussi, la possibilité d'une nouvelle orientation devant les défis économiques du XXIe siècle.

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Cette crise représente peut-être une chance pour les États-Unis et pour le monde: la fin de «l'intégrisme du marché», l'occasion d'un retour en grâce de l'interventionnisme d'État, non seulement face à une crise financière pressante, mais aussi à plus long terme, face à l'économie en général. Rêvons un peu: peut-être qu'un Obama président hausserait courageusement les impôts (ce qui n'est pas aujourd'hui dans son programme, sauf pour les plus riches), nationaliserait des banques, instaurerait un régime universel de couverture médicale et engagerait de grands travaux d'infrastructures financés par l'État...

Ce rêve social-démocrate au pays de la libre entreprise — cauchemar pour les uns, impossibilité pour les autres — pourrait même, qui sait? — redonner aux États-Unis ce rôle d'exemple et de «phare» qu'ils aiment tant s'attribuer. Rôle qui s'est radicalement érodé au cours des années Bush, les années de l'arrogance et de l'intégrisme du marché, les années du déclin de l'Empire américain.

Cet hypothétique «New Deal bis» n'est encore qu'une vague possibilité. Mais la crise paraît si profonde qu'elle pourrait entraîner des révisions déchirantes, allant beaucoup plus loin que ce que l'on peut deviner aujourd'hui.

Il y a 20 ans, le monde communiste nous a fait voir une révolution comme personne n'avait osé la prédire. Peut-être, en ce début de XXIe siècle, est-ce le tour du monde capitaliste?

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
 
5 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 22 septembre 2008 07 h 22

    Super chronique!

    Super chronique!

  • A/s De Mme Danielle Lécuyer Services Juridiques - Abonnée 22 septembre 2008 08 h 48

    Vous rêvez en effet !

    Ce n'est parce que, paniqués, Bush et consorts utilisent l'État pour empêcher l'écroulement du système que la trajectoire de fond se modifiera. La tendance générale chez les dirigeants du monde occidental n'a jamais été aussi claire pour casser tout ce qui peut s'apparenter au bien être social des populations. Un "New Deal bis" n'est possible que si les populations se lèvent pour l'exiger. Rien ne nous indique qu'un tel rêve est possible.

  • Normand Chaput - Inscrit 22 septembre 2008 09 h 21

    hypothèques

    Si l'état rachète les créances de banques, cela va-t-il effacer les hypothèques qui leurs sont liées?

  • Claude L'Heureux - Abonné 22 septembre 2008 11 h 29

    Dans le vif !

    Bravo monsieur Brousseau pour ce papier qui parle des enjeux importants de cette élection. Vos confrères et conseures auraient intérêt à faire de même pour l'élection de ce côté-ci de la frontière.

    Claude L'Heureux, Québec

  • roger montreal - Inscrit 22 septembre 2008 14 h 28

    C est le régime que HARPER veut pour nous ,capitaliste a outrance

    C est la direction, que veut prendre HARPER, sommes nous près, a prendre se risque, de voir le CANADA presque en faillitte ,comme les ÉTATS UNIS le sont en ce moment.
    HARPER pour ses amis de l ALBERTA, avec leur dollars du pétrole qu il faire fructifier veut dérèglementer tout comme BUSH a fait voyez ou les ÉTATS UNIS sont rendu, les impots de la classe moyenne va servir a sauver ses pauvres financiers .
    ROGER MONTREAL