Anges, kabbale, mantras et prières

Appelons ça la peur. Appelons ça une forme plus tangible de l'espoir. Certains achètent des billets de 6/49; moi, j'ai acheté la paix d'esprit. Il y a deux ans, juste avant d'être opérée pour un mélanome, j'ai fait appel à une médium-guérisseuse très avancée sur la voie yogique du Kundalini, qui méditait pour moi sur rendez-vous (de Paris) et me communiquait ce qu'elle «voyait» chaque semaine pendant mon sommeil en raison du décalage horaire. «La peau est le point de ralliement entre l'extérieur et l'intérieur. Tu es appelée à te réconcilier avec ton intérieur et à laisser parler ton âme», m'écrivait-elle dans un courriel daté du 5 décembre 2005. Je lui faisais parvenir un chèque en euros après chaque séance.

Je sais, j'aurais pu envoyer un don au carmel le plus proche, mais on ne se refait pas complètement, même dans la maladie. Une yogi parisienne qui a troqué son prénom Caroline pour Seva, amie d'une connaissance, me branchait davantage que des nonnes cathos. J'avais lu que les patients pour qui on prie ont de meilleures chances de guérison. Et Dieu sait que je ne suis pas croyante.

Le pari de Pascal

Avec le recul, je me dis que j'ai fait là le pari de Pascal. Si Dieu existe, je n'aurai rien perdu. S'il n'existe pas, j'aurai agi pour le mieux. L'anecdote me fait sourire aujourd'hui. Et pourtant, la spiritualité a de tout temps été mise au service de la maladie. Et le cancer déstabilise suffisamment pour nous amener à réagir de façon imprévue, voire déboussolante pour l'entourage.

D'ici quelques années, une personne sur deux aura droit à un diagnostic du genre. L'élévation spirituelle permet d'échapper à la fiscalité du cancer (dixit ma sage Anne), de mettre les statistiques entre parenthèses et de se rappeler que nous ne sommes pas qu'un corps et des cellules.

Au cours de mon existence, j'ai été plusieurs fois témoin de métamorphoses mystiques après l'annonce d'un cancer. Des gourous peuvent profiter de la peur, bien sûr, mais la science semble prête à reconnaître (et à mesurer) les bienfaits de la visualisation, de la méditation, du rosaire, des mantras, dans la mobilisation de la psyché pour tenter de solidifier le «terrain».

Malheureusement, dans les milieux plus scolarisés et intellectuels, on se méfie d'emblée de tout ce qui peut porter une charge de candeur et de naïveté, voire de tout ce qui ramène à la glorieuse époque des curés, des lampions et des superstitions.

Heureusement, la médecine officielle tend à inclure de nombreuses approches dites alternatives dans son protocole de traitement des cellules folles et ne se contente plus de déverser un sac de chimio dans une veine malade.

La science prendrait-elle une leçon d'humilité?

Quand le docteur prie lui aussi

Le psychanalyste Guy Corneau racontait à Christiane Charette cette semaine qu'il s'est tourné vers la créativité, la poésie, la musique et le théâtre depuis qu'il combat le cancer. Une forme de paradis, l'art qui émane de soi! J'en ai connu qui ont choisi le Kama Sutra, une variante débridée de la spiritualité. Le canal est secondaire, pourvu qu'il y ait l'ivresse. «Peu importe son contenu et son objet, je trouve que nous répudions la spiritualité trop facilement», me confie le psychiatre Yves Quenneville, qui traite depuis 31 ans des patients atteints du cancer au CHUM.

L'oncologie voit plus large qu'avant et emprunte des avenues comme la pensée positive, la psychothérapie, l'hypnose, la prière. «Quand tu entends le mot "cancer", la carpette te glisse sous les pieds, il faut que tu mobilises tout ce qu'il y a autour, convient le Dr Quenneville. Il m'est arrivé de prier avec mes patients, et je ne suis pas croyant. Je ne triche pas, je suis sincère. Je crois que tout le monde a le droit de croire à ce qu'il veut bien croire, mais personne — surtout pas moi — n'a le droit de faire des accroires au monde et encore moins d'instiller ses propres croyances ou credo personnels aux autres. La seule chose que je fais avec mes patients, c'est les mettre en garde contre des charlatans qui pourraient les arnaquer.»

Yves Quenneville s'insurge également contre la pratique médicale qui consiste à tuer l'espoir en brandissant une date butoir, une forme acceptée d'assassinat de la foi: «J'ai eu des patients à qui on donnait six mois à vivre et que j'ai suivis pendant cinq ans. Le comédien Yvon Thiboutot est entré dans mon bureau avec une sentence de quelques mois. Je l'ai eu 15 ans. On ne doit pas tuer la flamme intérieure. Les médecins se trompent tout le temps. Les seules fois où on ne se trompe pas, c'est quand il reste quelques heures à vivre au patient.»

Tout comme le psychiatre David Servan-Shreiber, le Dr Quenneville pense qu'un certain état d'esprit peut améliorer le «terrain» de guérison. Dans son livre Anticancer - Prévenir et lutter grâce à nos défenses naturelles, le Dr Servan-Shreiber, victime d'un cancer au cerveau il y a 15 ans, fait état de plusieurs formes de thérapies qui agissent sur l'aspect mental de la guérison. Sans renier les approches de la pharmacopée «traditionnelle», il s'intéresse à toutes les autres avenues, y compris au rosaire et au mantra, qui renforceraient le système immunitaire et favoriseraient une réduction de l'inflammation. Aussi efficace que le chou de Bruxelles!

Les anges font des miracles

Mon homéopathe (non, il ne guérit pas le cancer, mais côté sinusite, ça va mieux, merci!) me racontait cette semaine l'histoire d'un de ses clients à qui on donnait deux semaines à vivre: cancer du pancréas, un vrai panier de crabes. Six ans plus tard, il est toujours en vie et ne porte plus la moindre trace de ce cancer.

La médecine ne pouvait plus rien pour lui, il s'est tourné vers une religieuse qui avait vu la Vierge, qui lui a redonné la foi et l'a incité à prier. Il prie toujours. Une brebis égarée a été rapatriée.

Il y a deux ans, la grand-mère de mon B a reçu un diagnostic implacable: trois lymphomes au cerveau; il lui restait au maximum six mois à vivre. Je lui ai offert le livre sur la diète anticancer du Dr Richard Béliveau; elle s'est convertie au curcuma et aux bleuets mais s'est également tournée vers les anges. «Te souviens-tu du livre L'Oracle des anges que tu m'as donné à Noël?, m'a-t-elle dit cette semaine. Je le consulte tous les jours. Les anges m'ont sauvée. Je jase avec eux. Mes amis n'en reviennent pas. Si mes anges n'étaient pas dans ma vie, je n'aurais pas le moral. Mais c'est souvent quand on est très malade qu'on accepte d'aller voir de ce côté-là.»

La grand-mère de mon B a également rencontré un bénévole bouddhiste à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont avec qui elle continue de s'entretenir chaque semaine. «C'est lui qui m'a apporté la spiritualité. Je l'appelle mon ange terrestre», dit-elle.

Et mamie Julie appelle monsieur B «mon p'tit ange». Je suis au moins certaine qu'elle et moi devons une partie de notre guérison au désir profond de voir pousser les ailes de cet ange gardien qui se métamorphose parfois en doux démon de quatre ans. Et ça, madame, ça bat tous les faux dieux auxquels il m'arrive de croire.

***

«Nous avons tous un cancer qui dort en nous.»

«Dans toutes les cultures et à toutes les époques — jusqu'au début de l'ère moderne —, l'art qui consiste à guider les malades vers la santé a été pratiqué par des individus exceptionnels appelés "hommes-médecine" ou "chamans". [...] Pour ce faire, chaque tradition chamanique utilise des méthodes particulières visant à libérer le malade des "démons" qui le menacent.»

- Anticancer, David Servan-Shreiber

«L'espoir est au coeur du processus de guérison.»

«Pour que la croyance puisse exercer son effet apaisant, elle doit être aveugle. Il n'y a pas de place pour le doute. Ce que l'on croit n'a pas beaucoup d'importance, pourvu que l'on y croie vraiment.»

- La Solution intérieure, Thierry Janssen

cherejoblo@ledevoir.com

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Dévoré: la bédé Cancer and the City (traduite en français chez L'Iconoclaste), l'histoire vraie de l'illustratrice Marisa Acocella Marchetto. Atteinte d'un cancer du sein à l'âge de 43 ans, Marisa, une bédéreporter pour le New York Times, nous raconte son histoire en dessins. C'est plein d'humour, à la fois touchant et balsamique. À offrir à toutes celles que vous connaissez qui combattent une tumeur, peu importe laquelle d'ailleurs. Marisa fait appel à la kabbale — on est à New York — pour l'accompagnement spirituel et enfile ses escarpins Chanel pour aller à ses séances de chimio. Elle trouve même le moyen de se marier au fil de sa mésaventure.

Reçu: le livre En plein coeur du Néerlandais Ray Kluun (Presses de la Cité). Une autofiction d'un mec atteint de monophobie aiguë (crainte de la monogamie sexuelle) et dont la blonde est atteinte d'un cancer du sein à l'âge de 36 ans. C'est punché, acide, poignant, tout ce que vous voudrez. Le regard d'un conjoint qui assiste à la dégringolade de son amoureuse et demeure le seul parent d'une petite fille de trois ans. «Une love story radicale du XXIe siècle», dit le communiqué, et un succès de librairie aux Pays-Bas. La puissance de l'amour ne vient pas toujours à bout du cancer mais c'est certainement une des expériences les plus fortes à vivre.

Acheté: Il n'y a pas que le vélo dans la vie, de Lance Armstrong. Le sportif est motivé, on le sait. Il a continué à gagner des Tours de France après son cancer des testicules avec métastases aux poumons détecté en 1996, alors qu'il avait 25 ans. Il y parle de sa volonté, et on la sent. De la colère aussi, aucune spiritualité là-dedans. Faisant référence au dopage, Armstrong prétend qu'après la chimio, il n'aurait jamais toléré une substance étrangère dans son corps...

Feuilleté: La Solution intérieure - Vers une nouvelle médecine du corps et de l'esprit, du chirurgien et psychothérapeute Thierry Janssen. Le docteur explore toutes les facettes de la guérison et s'intéresse aux médecines alternatives et à la force de l'esprit. Tout un chapitre sur la tradition de l'Inde, les yogis et la médecine ayurvédique. Le regard d'un homme de science occidental sur notre façon de nous tourner vers les médicaments alors que nous portons en nous des capacités incroyables d'autoguérison.

Noté: les suggestions de lecture de «mes docteurs». Le doc Quenneville recommande Le Ressort invisible de Gustave-Nicolas Fisher (Seuil, 1994). Mon homéo, lui, m'a prêté The 22 Non-Negotiable Laws of Wellness de Greg Anderson (1995), victime d'un cancer du poumon incurable (on lui donnait un mois à vivre), qui a colligé tous ce que les «rescapés» du cancer avaient appris et appliqué dans leur vie. La loi de la gratitude fait partie de la trousse de soins.

Adoré: le disque Tabac de Moran. Du bon folk, cancérigène à souhait, qui parle de tabac et de grappa. Une voix à la Kevin Parent, de superbes textes, notamment sur le bonheur qui fait peur... On l'a comparé à la version masculine de Carla Bruni ou à Tom Waits. En spectacle au Verre Bouteille mardi prochain. Puis en tournée à travers le Québec. Pour le calendrier: www.jfmoran.ca.

Découvert: le slam de Grand Corps Malade. Z'irez voir sur YouTube Les Voyages en train si ça donne pas un sens à la vie de se faire rappeler qu'il y a un terminus au bout du voyage. Et parfois, ça vient vite.

Loué: le film Thank You For Smoking de Jason Reitman (2005). Cette comédie satirique raconte l'histoire de Nick Naylor, un lobbyiste qui représente l'industrie du tabac. La répartie aiguisée, Nick pratique la rhétorique avec aplomb et ses arguments ont beau friser la mauvaise foi et la démagogie, on ne peut qu'admirer son esprit tordu. Mon pneumologue de père, qui avait coutume de dire: «Je ne sais pas pondre l'oeuf mais je sais quand il est pourri», aurait a-do-ré. Et pas une seule cigarette n'est allumée durant tout le film. Du grand art!

***

Joblog - Grosses colles

«Chère Joblo, il novembre dehors, dites-vous. Pourquoi ne pas nous en parler comme seule vous savez le faire? Fuck si vous en avez déjà parlé. Reparlez-en encore. Suicide, amour, vie: éros et thanatos. Ça ne part pas parce que la saison est finie ou parce que c'est du passé. Parce que ce passé, c'est toujours du présent en redevenir qu'il faut réapprivoiser.

«Il novembre et il frissonne dedans, comme seuls les frissons d'automne peuvent toucher l'âme et la rendre mélancolique. Commencez donc mon martini de vendredi par ces phrases si belles que vous avez écrites et auxquelles j'ajoute. Je vous offre un petit bouquet de mots, avec plein de tendresse cachée dedans. Joblo, dites-nous la vie. Nous vous aimons à nous péter l'âme. Grosses colles.»

Bob

«P.-S.: j'ai aussi "suicide" il y a cinq ans, avec dépression majeure et cancer. J'ai choisi la vie parce que je n'avais plus le choix. J'étais pourri comme cadavre qui voulait continuer à parler et à dire aux autres quoi faire.»

Cher Bob, merci d'avoir choisi la vie à défaut d'autre chose. Votre lettre date d'il y a deux ans mais je la relis encore. Voyez? Parfois, ce sont mes lecteurs qui me donnent envie de guérir.

Joblo

www.chatelaine.com/joblo

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2 commentaires
  • Maurice Monette - Inscrit 30 novembre 2007 23 h 39

    C'est l'occasion rêvée

    Chère Joblo,
    NOUS n'avons que des épreuves que NOUS sommes aptes à TRANSCENDER mais, pour qu'il en soit ainsi, il faut prendre CONSCIENCE que NOUS sommes des ESPRITS/ÂMES qui sont recouverts(es) d'un véhicule charnel(le) ou corps physique. Si celui-ci est affecté d'une maladie quelconque, c'est pour VOUS prévenir de rectifier un comportement ou changer votre philosophie de vie, ou encore, acquérir de nouvelles notions.

    Je sais que VOUS pouvez VOUS demandez de quel droit je peux m'adresser à VOUS ainsi mais, sachez que j'ai eu un grave accident d'automobile le 16 décembre 1982. De cet accident, je suis resté hémiplégique de la portion latérale gauche de mon corps physique pendant les premières années qui ont suivies.

    Comme je cherchais à comprendre pourquoi ÇA m'était arrivé à un moment charnière de ma vie (je venais de divorcer quelques jours auparavant, ma compagne ne voulant pas me suivre dans le parcours que ma profession m'imposait et je venais juste d'emménager dans une région éloignée de plus de 1000 kilomètres donc, j'étais un peu "down"), j'ai pris environ une décennie pour finalement comprendre, à force de lectures et de méditations.

    Donc, cet accident m'a permis de TRANSCENDER une période de COMA profond de dix-huit jours. Puis, environ un mois et demie de phase semi-comateuse. Après, ce fut environ neuf mois de réhabilitation au "Centre François-Charron" d'où je suis ressorti étant très handicapé mais, on m'avaient laissé entendre que possiblement je pourrais m'en sortir si j'y travaillais ardemment...

    Alors, j'ai passé la première décennie à tout faire pour m'en sortir autant physiquement, qu'intellectuellement et moralement, sans négliger l'aspect spirituel de cet "INCIDENT de parcours". Ce qui veux dire que j'ai cherché à comprendre les "FLASH BACK" qui me revenaient continuellement de ma periode comateuse précitée. J'ai lus beaucoup de livres ésotériques, spirituels, d'énergies de nos divers corps physique / émotionnel-psychique / spirituel et c'est à partir de ce moment là que j'ai commencé à tout comprendre.

    NOUS sommes des esprits ou âmes (il n'y a rien de religieux là-dedans) qui sont recouverts(es) d'un corps physique et NOUS devons apprendre à utiliser notre "LIBRE-ARBITRE", par différentes expériences de vie incarné(e). Parfois un corps féminin recouvrira l'esprit / âme et d'autres ce sera un corps de sexe masculin. Ceci, pour pouvoir développer notre MATURITÉ en ayant des expériences de vie terrestre perçues avec la psychologie des deux sexes.

    Donc, je pourrais VOUS entretenir très longuement sur le SUJET mais, ça ne serait que redondant par rapport au SUJET PRÉCIS de vos DOUTES et de votre ATHÉISME dont VOUS dites être défenseure. Mais, j'espère tout de même avoir pu semer un certain DOUTE dans votre esprit car, la VÉRITÉ de nos INCARNATIONS SUCCESSIVES pour acquérir un NIVEAU plus élevé de MATURITÉ, c'est LÀ toute la RICHESSE de nos passages incarnés(es) sur gaïa ou cette terre humaine.

    Pour VOUS aider à GUÉRIR sachez que, de ressentir un AMOUR FRATERNEL de vos PROCHES et moins proches, c'est aussi ÇA qui fortifie la RÉSISTANCE de notre corps physique...

  • Claude Salois - Abonné 2 décembre 2007 16 h 04

    En avant vers le passé

    Ce qui me gêne dans votre texte, ce n'est pas la réalité de ce que vous évoquez mais la façon magique dont vous la présentez. Cette approche de la guérison par la foi me semble un peu courte et passéiste. Elle rappelle le temps de la foi aveugle, des prières obligées devant la peur de la mort (et de l'enfer). Cela me semble plus s'apparenter à la religion qu'à la spiritualité, du moins la spiritualité dont on parle et sur laquelle on écrit maintenant, une spiritualité ouverte sur la vie qui bat dans l'univers, non pas en nous recentrant sur nous-mêmes mais en nous ouvrant sur les autres.
    Votre approche renouvelée des miracles "naturels" fait maintenant l'objet d'études scientifiques et médicales dans une conception élargie de l'effet placebo.