Essais québécois - Jean Vanier, Aristote et le bonheur

Obsédé par la quête du savoir universel, Aristote travaillait sans relâche. Même en mangeant et en marchant. Dans Fous comme des sages (Points, 2006), Roger-Pol Droit, s'inspirant de Diogène Laërce, raconte que le philosophe «inventa une terrible contrainte». Pour éviter de s'endormir à sa table de travail, il tenait, dans sa main gauche, une boule de bronze. S'il en venait à s'assoupir, sa main relâchait la boule qui heurtait alors une vasque de bronze dans un fracas qui le réveillait. «Dormir moins pour savoir plus», écrit Roger-Pol Droit, tel était l'objectif.

Jean Vanier, fils de l'ex-gouverneur général du Canada Georges Vanier, a conçu un stratagème différent pour éviter de sombrer dans le sommeil du satisfait. Auteur d'une thèse de doctorat sur Aristote en 1962, il enseignera la philosophie à l'Université de Toronto pendant quelques années. En 1964, sans fracas, il abandonne ce poste pour fonder, en France, la communauté de l'Arche, qui accueille des personnes ayant un handicap mental. Enseigner moins pour apprendre plus et autrement, tel devient son objectif. Cela aussi tient éveillé.

Vanier a-t-il délaissé pour autant la compagnie d'Aristote? Son essai intitulé Le Goût du bonheur. Au fondement de la morale avec Aristote prouve bien que non. Sensible, délicat, substantiel et animé par le goût du partage intellectuel, ce bel ouvrage rappelle l'actualité de la morale aristotélicienne, sa richesse, mais aussi ses lacunes. Profondément chrétien, Vanier, avec cet essai, veut redire «que l'Évangile et une spiritualité chrétienne ne peuvent être séparés d'une pensée humaine, philosophique et morale». «Une spiritualité, écrit-il, n'est pas désincarnée. Elle s'enracine dans l'humain.»

Une morale du désir

La pensée d'Aristote, contrairement à celle de son maître Platon pour lequel «la vraie réalité n'est pas dans la réalité visible», se fonde sur cette incarnation. Le Stagirite «est très attiré par tout ce qui se passe dans la matière» et sa morale y gagne en concrétude. Elle se veut une science pratique, une morale du désir plutôt que de la loi. La question fondamentale d'Aristote, en ce sens, n'est pas «que devons-nous faire?», mais plutôt «que voulons-nous vraiment?». Et sa réponse, selon Vanier, se décline comme suit: «Chaque être humain agit en vue d'un bien. Il tend vers quelque chose.» Ce quelque chose, on l'aura deviné, est le bonheur, mais qu'est-ce que le bonheur?

Au cours de l'histoire, les hommes l'ont beaucoup cherché dans les plaisirs, les richesses et les honneurs. Ils ne l'ont pas souvent trouvé par là puisque «le bonheur est ce qui se suffit à soi-même, c'est-à-dire qu'on ne le recherche pas pour autre chose». Où donc, alors, le chercher? Dans ce qui constitue le propre de l'homme, c'est-à-dire la raison ou, plus précisément, le logos. Aristote utilise ce dernier terme pour marquer qu'il se distingue de la raison raisonnante. La raison-logos, explique Vanier, «c'est l'intelligence en tant que lumière capable de saisir ce qui est lumineux dans les choses, l'intelligence qui cherche le contact intime avec le réel». Elle exige du discernement et de la pratique — Aristote, d'ailleurs, affirme que la science morale n'est pas accessible aux jeunes — pour atteindre au rang de vertu. Or, précise Vanier, «le génie d'Aristote est d'avoir saisi la joie de vivre liée à la conscience de l'activité. [...] Elle n'est pas seulement conscience de soi, de sa vie et de son existence, mais conscience de soi en étant orienté vers un autre ou vers la vérité contemplée».

Le plaisir a bien sûr sa part dans cette activité, mais sa noblesse est fonction de l'objet poursuivi: «Faire exister la justice par exemple procure plus de plaisir et de joie que savourer une douceur.» Aussi, un plaisir qui se détourne de l'objet (la consommation pour elle-même, par exemple) perd son sens et sa valeur. «Le plaisir n'est pas la fin, mais le fruit de l'activité», selon Aristote, qui oppose le désir comme «ouverture à l'objet» au «plaisir fusionnel». L'amitié véritable, par exemple, «centrée sur le bien de l'autre», contribue au bonheur, alors que les amitiés utiles ou agréables n'offrent que des plaisirs passagers et nous éloignent de la vertu.

Le goût de la vérité

«Le bonheur, récapitule Jean Vanier, ne peut être que dans l'activité de ce qui est le plus extraordinaire et le plus noble en l'homme, l'activité de l'intelligence.» Le propre de l'homme est donc ce désir de comprendre, ce qui signifie moins raisonner ou argumenter que «s'ouvrir à la chose même, [...] rejoindre une chose dans son intimité d'être». En clair, il s'agit du «goût de la vérité». On plonge, ici, au coeur de la métaphysique et de ce que Aristote désigne comme la «cause finale» de l'univers. Le philosophe refuse l'hypothèse du hasard et plaide pour celle d'un «premier moteur», de Dieu ou des dieux, qu'il revient à l'homme de contempler en cherchant à le connaître «avec la plus grande certitude». Dans Topiques, comme Pascal le fera au XVIIe siècle, il rabroue les contempteurs de la religion: «Ceux qui, par exemple, posent la question de savoir s'il faut ou non honorer les dieux... n'ont besoin que d'une bonne correction.» À la différence de l'auteur des Pensées, cependant, Aristote ne propose pas une contemplation qui est rencontre de Dieu ou, à la façon bouddhiste, quête ascétique pour produire le vide. Sa contemplation «s'apparente à la contemplation esthétique où l'homme se repose dans un regard émerveillé sur la beauté à travers laquelle tressaille la beauté divine».

Le bonheur, selon Aristote tel que relu par Jean Vanier, se résume donc à une morale pratique du désir qui porte à la contemplation métaphysique et à l'activité vertueuse (courage, générosité, douceur, sens de la plaisanterie, équité, magnanimité). Les belles pages que Vanier consacre aux vertus aristotéliciennes rappellent celles que nous avait offertes André Comte-Sponville dans son Petit traité des grandes vertus (Points, 2001). Lucide, le fondateur de l'Arche souligne aussi, toutefois, les lacunes de cette morale: mépris des femmes et des esclaves, racisme et élitisme réels, manque de compassion et vision statique du monde. Le logos, écrit-il, ne se résume pas à la capacité de raisonner et doit intégrer les «capacités de relation». L'expérience de l'Arche, en ce sens, empêche le sommeil du philosophe.

louisco@sympatico.ca

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Le Goût du bonheur

Au fondement de la morale avec Aristote

Jean Vanier

Petite Renaissance

Paris, 2007, 288 pages
1 commentaire
  • Guy Lafrenière - Inscrit 11 juillet 2007 09 h 22

    Jean Vanier ... l'Arche

    A Bernadette,
    Vous qui l'avez connu, praitquait-il "le bonheur" !