Et puis euh - On apprend des choses

Et vous qui croyiez qu'il était impossible d'apprendre quoi que ce soit d'utile en suivant les activités du passionnant monde du sport©. Vous n'êtes pas les seuls, d'ailleurs. Nous, les prodiges du commentaire de salon, avons mal à notre réputation (et cela nous ferait de la peine si on ne s'en fichait éperdument, affairés à fabriquer du maïs soufflé avec garniture pendant l'entracte; à ce sujet, on aura remarqué que la garniture, dans un contexte de maïs soufflé, est l'un des composés les plus mystérieux de toute la création; personnellement, je n'ai jamais rencontré âme qui vive qui sache ce que recèle au juste comme ingrédients la garniture; mais on sait bien, le gouvernement ne s'occupe pas de ces choses-là, trop occupé à réformer des réformes). Oui oui, il a l'habitude de se faire savonner, l'amateur de sport, assis sur son steak à contempler des millionnaires stéroïdés qui n'ont rien d'autre à dire qu'et puis euh se battre pour un ballon.

Mais cette approche est tout à fait déplorable. Parce qu'elle est fausse. En fait, le sport-spectacle est une discipline éminemment heuristique, comme dirait Jacques Demers. De fait, ne rien vous cacher, j'ai appris jadis le sens du mot «heuristique» en regardant du curling senior en anglais à la télé. Sérieux. Le gars a lancé sa pierre, puis il a crié comme un perdu aux balayeurs comme tout bon curleur sait le faire. «Hurry, hurry!!!!!». Puis, quand la pierre en a percuté une autre dans la maison, le bruit, très clair, s'est fait entendre: «stik!». Vous ne trouverez pas ça dans les grands dictionnaires étymologiques, mais c'est à partir de cette combinaison hurry/stik qu'est apparu, par métonymie, «heuristique». Flyé, n'est-ce point? Bon, évidemment, encore une fois, vous ne me croyez pas, vous allez rétorquer qu'une pierre de curling qui en heurte une autre fait tous les sons qu'on voudra, ploc, toc, boïïng, slash, badang, mais certainement pas stik. Vous avez le droit. Mais il est dommage que vous acceptiez de vivre comme ça dans l'inconnaissance.

Un exemple de ce qu'on peut apprendre au moyen du sport professionnel? Que les temps changent. Prenons par exemple l'orthographe des prénoms. Je ne veux pas raconter ma vie, car l'endormitoire risquerait de vous faucher en chemin, mais lorsque j'étais bambin, il y avait le chanteur bien connu Jen Roger. Lui avait compris que, d'un point de vue strictement sonore, il y avait une lettre de trop dans le prénom Jean, auquel, de surcroît, on a le choix d'enlever l'a ou l'e. Je songeai donc, ayant en bas âge acquis la faculté de consacrer l'essentiel de mon temps à des considérations oiseuses — parmi mes projets, celui de changer de date de naissance —, que je pourrais moi aussi retrancher une lettre et avoir le look tchécoslovaque, comme Jan Hrdina (qui était alors encore inconnu des supporters, mais bon) ou Jan Bulis, ou chinois, comme dans les albums de Tintin où on retrouvait Tchang Tchong-Jen, vous savez celui qui avait été recueilli par le migou.

Bref, des figures d'autorité m'avaient dit que ce n'était pas une très bonne idée, pour des raisons générales de paperasserie et parce que Jen Roger, lui, était un cas d'exception. Et effectivement, une consultation de la liste des personnages les plus importants de l'époque montrait que l'écrasante majorité s'en tenait aux conventions: Jean Béliveau, Jean Ratelle, Jean Pronovost, Jean-Paul Parisé, Jean Gilles Marotte (tout le monde pense qu'il s'appelait juste Gilles Marotte, mais sa carte de la saison 1967-68 prouve le contraire, vous pouvez vérifier) et Rogatien Vachon. De toute façon, Rogatien Vachon aurait pu écrire son prénom n'importe comment, personne n'aurait pu lui dire qu'il rompait avec les us parce qu'il est la seule personne de toute l'histoire de l'humanité à s'appeler Rogatien.

Donc, les temps changent, car ce n'est plus comme avant. Maintenant, chacun peut épeler son prénom différemment. Pour s'en convaincre, il suffit de s'asseoir par un superbe dimanche de novembre devant la télévision et se taper une dizaine d'heures de football américain (ça en vaut la peine). On constate ainsi qu'Antoine, un prénom qui a pourtant développé une belle régularité orthographique au fil des siècles, peut enregistrer des variations stupéfiantes lorsqu'il est appliqué à un joueur de la NFL. Chez les Patriots, on retrouve donc Antwain Spann, Antwan Odom chez les Titans, Antwaan Randle El chez les Redskins, et même un Anquan Boldin chez les Cardinals. Il faut croire qu'il y avait des rédacteurs de baptistaires en boisson. Et le pire, c'est que ces porte-couleurs ne peuvent même pas se faire donner du sobriquet affectueux, comme Tony, car ça donnerait Twany ou Twainy ou Twaany ou Quany.

Voilà notamment pourquoi le football américain est réputé sport compliqué. Les grands cartons que tiennent les entraîneurs le long des lignes de côté, c'est pour se rappeler comment s'adresser à leurs joueurs.

Et ce n'est pas tout, non que non. Tenez (ou twainez), du côté de la ligne défensive des Titans du Tennessee, on retrouve une pièce d'homme répondant au nom tout à fait poétique de... Robaire Smith. Certes, ici, on peut comprendre que Robert Smith, ça donnerait Bob Smith, ce qui est quintessentiellement commun, mais quand même, Robaire... (Soit dit en passant, Robaire Smith mesure 6 pieds 4 et pèse 310 livres, aussi, si vous voulez lui dire que son prénom n'a pas d'allure, je vous conseille de le vouvoyer.)

À part ça, marquant un touché pour les Raiders d'Oakland dimanche, un jeune porteur de ballon plein de promesses, j'ai nommé... ReShard Lee. Avouez que vous vous trouvez du plus haut banal avec ce Richard que vous vous trimballez depuis votre naissance.

On aurait pu aussi aborder le cas de l'ailier défensif de la Nouvelle-Angleterre Marquise Hill (6 pieds 6, 300 lb), mais il commence à se faire tard. Surtout que cette chronique, tout en apprentissages transversaux, était à l'origine censée porter sur la Gagaouzie. Parfaitement, la Gagaouzie, une autre affaire que vous ne connaissez pas et qui nous est révélée par le monde du sport, encore lui. Ce sera donc pour après-demain. D'ici là, songez au nombre d'enfants nés ces temps-ci qui se prénommeront Cristobal. Ou Guillaume...

jdion@ledevoir.com