Les penchants de Gilles Marcotte

Il est impossible, pour moi, de savoir comment j'aurais réagi, à l'époque, à un tel constat mitigé puisque je n'étais même pas de ce monde. Quelque chose, néanmoins, là-dedans, me choque, et c'est cette réserve qu'exprime la position de Marcotte. Sa formule, en effet, dit bien que notre littérature existe, mais pas tant que ça, moins que d'autres, laisse-t-elle entendre. L'éloge, donc, mais un peu le cercueil aussi.

Tout ça, dira-t-on peut-être, remonte à plus de 40 ans. On ne saurait donc en tenir rigueur au critique. Je lis, pourtant, dans le petit ouvrage qui vient de paraître, une phrase qui fait écho à celle de 1962: «Il reste que ma petite anthologie péremptoire postule l'existence d'une littérature québécoise.» Mais, bon sang, qui peut bien en douter, à part celui qui se sent obligé de l'écrire et d'insister, encore, sur la jeunesse de la chose en question? Ce devoir de réserve, qui tente en même temps de se faire passer pour audacieux, m'agace. J'ai, quant à moi, la ferme conviction que notre littérature existe depuis le XIXe siècle et que seuls les aveugles, obnubilés par la référence française, peuvent se permettre d'en douter. D'où, évidemment, ma réserve, oui, à l'égard du point de vue marcottien et mes intentions polémiques. L'éditeur de cette petite anthologie la présente comme un guide à offrir à un ami qui nous demanderait «par où commencer quand on ne connaît rien de la littérature québécoise». La réponse de Marcotte, j'en étais sûr, ne me satisferait pas.

L'ami lecteur

Le critique, je dois le reconnaître, a un peu déjoué mes plans. Dans l'exorde de sa conférence, il désamorce le débat. Affirmant «être un peu fatigué [...] des grands thèmes généraux de discussion sur la littérature québécoise», il présente son choix comme «résolument personnel», c'est-à-dire celui d'un «lecteur» et non de «l'interprète d'une littérature nationale». Il se livrera, dit-il, à ses «propres penchants» et délaissera «la force de conviction», même s'il souhaite que ses choix révèlent «une certaine idée de la littérature». Comment lui dénier ce droit, si modestement réclamé?

Trois règles, précise-t-il, ont présidé à sa démarche: le respect de la chronologie dans la présentation, le nombre de textes — pas plus de 10 — et l'exclusion, «pour des raisons de cohérence linguistique», des écrivains anglophones. Va, donc, pour ce cadre, honnête et clair, qui en vaut bien un autre.

Que lirait l'ami auquel vous auriez suggéré de suivre le guide Marcotte? La correspondance d'Octave Crémazie, d'abord, qui dit une «solitude», un «retrait au plus profond de l'être, à l'écart même de l'écriture rêvée». «Le mauvais pauvre», ensuite, un poème en prose de Saint-Denys Garneau, «l'un des deux ou trois plus grands écrivains qui soient nés au Québec». Nelligan? «L'enfant génial» ne sera pas retenu, pour cause de «quincaillerie poétique». Je proteste et je continue.

D'Anne Hébert, Marcotte garderait tout, mais il choisit sa poésie, qui est moins «la description d'un drame» qu'une «grâce de l'instant». Un essayiste? Ce sera — et je proteste encore — Jean Le Moyne et ses Convergences. «Sa prose est puissante, emportée par des mouvements tumultueux», écrit Marcotte, qui s'empresse d'ajouter qu'«elle n'a aucune pitié pour le nationalisme et la littérature nationale». Aucune pitié? Aucune ouverture d'esprit, aurais-je écrit. Aucune gratitude. Un triste blocage, plutôt, qui frise le ressentiment.

Le roman d'avant 1960? Menaud, maître draveur, de Savard, est «un faux chef-d'oeuvre, une émanation poussiéreuse du cours classique». D'accord. Un homme et son péché — je l'aurais choisi — «contient des pages assez étonnantes, d'une sensualité tout à fait perverse», mais le critique lui préfère Bonheur d'occasion, de Gabrielle Roy, un roman essentiel «si l'on veut savoir un peu qui nous sommes, Canadiens français tenus si loin de l'histoire qui se fait». Je ne dis pas non, surtout que Marcotte défend ce choix avec une belle émotion.

Après 1950

Après 1950, le choix s'arrête d'abord sur Gaston Miron, «parce qu'il a affirmé, travaillé notre langue commune avec une puissance incontestable, quasi hugolienne». Pour le roman, Marcotte salue bien Aquin et quelques autres, mais il choisit plutôt Une saison dans la vie d'Emmanuel, de Marie-Claire Blais, et L'Avalée des avalés, de Réjean Ducharme. Peut-être, mais c'est un honneur que je ne leur aurais pas fait dans ma liste de 10 titres, qui aurait plutôt compté Yves Thériault, aussi raide, aussi noir, mais moins maniéré. Je laisse aussi à Marcotte le choix du poète Jacques Brault. Il a le droit.

Cela fait neuf titres, finalement, laissant ainsi une case libre, au choix. Ont-ils des traits communs? Deux, répond le critique. Celui «d'exiger la relecture» et celui, plus intéressant, «de n'écrire pas pour rire». Qu'est-ce à dire? «Ils ont affaire à quelque chose qu'à d'autres époques on appellerait la vérité», c'est-à-dire «l'exploration du négatif, de la défaite même». Mais que faire, alors et par exemple, d'un Roger Lemelin, dont Les Plouffe était à la fois pour rire et pour chercher la vérité et qui incarnait, par là même, de mon point de vue, une dimension essentielle de la psyché québécoise, négligée par le point de vue chagrin de Marcotte?

Cette Petite anthologie péremptoire de la littérature québécoise, tout compte fait, me choque moins qu'elle ne me stimule, serait-ce pour la contester. Chacun, d'ailleurs, devrait s'astreindre à l'exercice auquel se livre Marcotte. Pour réfléchir et pour éprouver sa propre vision de notre littérature. Elle existe depuis assez longtemps pour mériter cet honneur.

louiscornellier@parroinfo.net

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Petite anthologie péremptoire de la littérature québécoise

Gilles Marcotte

Fides

Montréal, 2006, 48 pages