Surveiller et… déprimer

Scène tirée du film Fenêtre sur cour (1954) d'Alfred Hitchcock.
Photo: archives Scène tirée du film Fenêtre sur cour (1954) d'Alfred Hitchcock.
«Scéner» chez le voisin, comme dirait l’autre, c’est drôle, mais ça peut finir par devenir déprimant à la longue, particulièrement dans les univers numériques.

Une équipe de scientifiques de l’Université du Missouri, aux États-Unis, vient en effet d’arriver à cette conclusion, au terme d’une étude du comportement en ligne de 700 aficionados du réseau Facebook. Réseau qui divertit lorsqu’on l’utilise pour communiquer avec ses amis et pour partager de l’information, mais qui peut déprimer lorsqu’on s’en sert surtout pour surveiller ses connaissances, parents ou amis et suivre de près, tout en étant distant, ce qui se passe dans la vie des autres.

Les grandes lignes de cette enquête viennent d’être publiées dans les pages du Computers in Human Behavior. Elle pourrait expliquer en partie le pourquoi de la morosité ambiante dans des sociétés qui ont succombé à l’appel de la socialisation en format numérique.

C’est que la surveillance passive des internautes entre eux, résume Margaret Dufy, professeur à l’École de journalisme de l’Université du Missouri et co-auteur de cette étude, viendrait en effet nourrir un sentiment général de convoitise et de jalousie chez ceux et celles qui la pratiquent, dit-elle, jalousie qui, sournoisement, induit de la dépression dans les rangs des adeptes de cette surveillance sociale numérisée.

Pis, cette déprime des temps modernes se développerait particulièrement lorsque le regard indiscret du «senteux» 2.0  — un animal bizarrement sociable sans doute bien plus nombreux qu’on le croit — tombe sur des contenus évoquant des relations amoureuses ou amicales heureuses, des photos de vacances ou l’exposition d’achats extravagants, ajoute-t-elle.

«Les abonnés de Facebook qui ont reconnu avoir envié la vie des autres, le mode de vie de leurs amis en ligne, ont exposé également des sentiments relevant de la dépression, indique Mme Dufy. Dans l’ensemble, ce réseau peut être une ressource très positive, sauf s’il est utilisé pour se comparer, pour mesurer ses réalisations à celles des autres. Là, Facebook devient alors un peu plus problématique», ajoute-t-elle en espérant au passage que l’identification de ce lien de cause à effet, par cette étude, incite à l’avenir les internautes à adopter une hygiène de vie numérique visant à mieux contourner ce cercle vicieux de l’espionnage déprimant.

Un espionnage qui ne nourrit d’ailleurs pas que la déprime, mais également l’idée que, même s’il dématérialise sa socialisation, même s’il succombe à l’appel du tout technologique, l’humain, finalement, reste toujours très envieux, compétitif, curieux, écornifleux, sournois, hypocrite… et du coup, encore et toujours, beaucoup très humain.