#ManicureMonday: des scientifiques détournent un marqueur de la superficialité

Hope Jahren expose sa main au milieu de plantes vertes qu'elle étudie actuellement.
Photo: Twitter Hope Jahren expose sa main au milieu de plantes vertes qu'elle étudie actuellement.

La résistance à la superficialité, c'est aussi un peu ça: depuis quelques semaines, des scientifiques d'un peu partout à travers le monde ont décidé, chaque lundi sur le réseau Twitter, de détourner un mot-clic dédié à la culture des ongles vernis chez les adolescentes pour faire la promotion de... la science. Un geste de piraterie numérique, sans dommage possible, qui cherche à mettre concrètement le doigt sur le vide en espérant un peu le combler.

La géochimiste Hope Jahren, jeune spécialiste des isotopes et chercheure au laboratoire de photosynthèse de l'Université d'Hawaï à Manoa, est à l'origine de ce sympathique petit pavé lancé dans la mare des belles qui aiment exposer leur beauté par l'entremise du mot-clic #ManicureMonday (la manucure du lundi, quoi). Ce hashtag, comme disent les anglos, a été créé il y a plusieurs mois par le magazine américain pour adolescentes Seventeen. Il invite tous les lundis les jeunes filles à partager avec la planète entière des photos de leurs ongles vernis. Sans autre vanité que celle-là!

Le 18 novembre dernier, Jahren parle crabe-fantôme avec son amie Alexis Rudd, spécialiste des cétacés et autres éléments de la faune aquatique qui bosse à Washington. L'ocypode est un drôle de crabe que Rudd a pris en photo dans sa main, sur l'île de Guam. Le cliché laisse apparaitre des ongles bien vernis. «Ne met pas crabby sur #ManicureMonday», lui dit Jahren qui vient de découvrir l'existence du mot-clic et surtout toute la vacuité du phénomène qu'il incarne.

La blague fait sourire les deux scientifiques, puis réfléchir et enfin agir: quelques minutes plus tard, le crabe est lancé sur Twitter dans ce bassin de jeunes adeptes du vernis à ongles et de l'échange futile avec une mention cocasse: «Champion en la matière. 13 ongles sur la photo».

Sans préméditation, un autre phénomène voit alors le jour. En témoignent les dizaines de scientifiques qui depuis la semaine dernière diffusent désormais sur Twitter des photos de leurs mains (et de leurs ongles) dans le contexte de leurs activités dans un laboratoire ou lors de la lecture d'articles scientifiques. Et qui le font surtout sous le mot-clic #ManicureMonday pour ajouter un plaisir délicieusement subversif à la chose.

Des ongles? Il y en a désormais un peu plus... à l'avant-plan du site de lancement de la Mission Maven du Centre Spatial Kennedy, en train de lire un document sur la croissance des plantes, de déballer un nouveau télescope, en préparation d'un test d'ADN ou en train de pointer un graphique évoquant l'existence d'une galaxie sur l'écran d'un ordinateur. Toutes ces mains pleines de doigts se mélangent désormais aux centaines d'autres photos de mains d'ados exhibant leur lame cornée dans la couleur de leur moment.

Et depuis, Hope Jahren — la bien nommée dans les circonstances — se met à rêver: «Le magazine Seventeen a 700 000 abonnés sur Twitter, explique la jeune fille dans les pages numériques de Slate. C'est mon rêve qu'il retweet une de ces images à leurs abonnés, certainement composés de beaucoup de jeunes filles, pour leur montrer que ce qui est important avec les mains, ce n'est pas ce de quoi elles ont l'air, mais bien ce qu'elles font».

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