Le policier inventeur Pierre Renaud a créé un jeu qui permet aux enfants d'apprendre l'orthographe tout en s'amusant

Pierre Renaud attablé devant le jeu Récréation qu’il a mis au point.
Photo: Jacques Nadeau Pierre Renaud attablé devant le jeu Récréation qu’il a mis au point.

Y a-t-il un lien entre criminalité et participe passé? Le policier Pierre Renaud, membre de l'équipe des enquêtes criminelles de la Sûreté du Québec, a créé cette drôle d'association malgré lui... Comment? En inventant pour son fiston un jeu de société destiné à lui apprendre à lire.

«Je ne suis pas tellement conventionnel comme policier, non?», demande M. Renaud, venu nous rencontrer récemment, non pas pour causer délinquance, drogue et taux de criminalité, mais plutôt pour présenter le fruit d'une belle folie, le jeu Récréation, entièrement conçu par le paternel pour donner un coup de pouce à son garçon au moment où il découvrait les joies — et les difficultés! — de la lecture.

Il y a trois ans, alors que les six ans de son fils commandaient un plongeon dans le b-a ba de l'apprentissage de la lecture, Pierre Renaud a dû se frotter aux étiquettes-mots — ces petits cartons abondamment utilisés dans les classes de première année avec un mot d'un côté et son illustration de l'autre — tous les soirs, à la faveur des devoirs et des leçons. L'opération ne soulevait toutefois pas tellement d'enthousiasme...

«L'école nous demandait de nous impliquer dans les travaux de notre enfant, et en m'y mettant, je me suis rendu compte qu'on faisait les leçons parce qu'il fallait le faire, mais il n'y avait pas tellement d'intérêt, pas de plaisir!», se rappelle M. Renaud. Qu'à cela ne tienne: un grand carton, quelques crayons et une pincée d'imagination allaient faire le travail et donner naissance à une première version du jeu Récréation.

Sur un parcours composé de chacune des lettres de l'alphabet, les pions déambulent dans le but d'atteindre le plus rapidement possible la cible finale qu'est le parc d'amusement. Plutôt que de lancer le traditionnel dé, les enfants épellent des mots pigés au hasard, ce qui devient le moteur du jeu.

«Le principe était simple: lorsque fiston était capable d'épeler son mot, il avançait du nombre de cases correspondant au nombre de lettres du mot pigé», explique M. Renaud avec un enthousiasme contagieux. La première version de cette babiole a conquis parents et fiston: «On faisait les devoirs, et après le souper, il me demandait de jouer. Pour lui, c'était de l'apprentissage déguisé.»

La version bricolée est devenue si populaire que le concepteur s'est surpris à rêver d'étendre sa formule au-delà de son propre foyer. «J'ai regardé ce qui se faisait au Québec, en Europe, j'ai rencontré des enseignants, je suis allé lire le programme de formation du ministère de l'Éducation», relate Pierre Renaud, que son travail d'enquêteur porte plutôt dans l'univers — peu scolaire — du crime organisé.

«C'était une folle aventure, mais je me suis lancé!» Une illustratrice a mis le nez dans le prototype, puis des contacts avec des producteurs et des distributeurs ont permis au papa-policier de comprendre un peu mieux les rouages de la fabrication d'un jeu de société. Ce qui, en réalité, n'avait rien d'un jeu d'enfant! Protection des droits, enregistrement de la marque et recherche de partenaires potentiels ont vite occupé l'essentiel du temps libre de l'enquêteur.

Certaine d'avoir entre les mains la recette du succès, la famille décide même d'assumer le coût de l'aventure: 50 000 $, qu'une garantie immobilière permet d'assurer... «Oui, il fallait y croire», affirme M. Renaud en riant.

Parfait pour des élèves de première année, le jeu produit un effet immédiat chez les apprentis lecteurs, qui avancent leur pion au rythme de leurs progrès, et carburent aux encouragements. Sur le parcours, des cases conçues à partir de situations tirées de la vie scolaire permettent d'avancer plus vite ou, au contraire, de réfléchir quelques cases en arrière. Des cartes «Devoir» poussent les apprentissages un cran plus haut: «Les lettres "QU" forment un son. Lequel? Trouve des mots avec "QU" et avance d'une case par mot trouvé.»

Juliette, Benjamin et Élodie ont essayé, et ont approuvé, tout particulièrement la première, qui justement revient à la maison ces jours-ci le sac rempli de nouvelles étiquettes-mots, une preuve inéluctable de son séjour en première année. Récréation a ceci de flexible d'ailleurs qu'on peut y insérer les mots que l'on veut, quand on le veut. «Pas besoin de suivre les [250] étiquettes fournies dans le jeu», précise M. Renaud, qui commence tout juste une distribution en milieu scolaire, dans les librairies et magasins spécialisés et songe même au marché francophone européen. «On peut y insérer les mots qu'on souhaite, du niveau que l'on souhaite! Le principe est le même: avancer en fonction du nombre de lettres de chacun des mots.»

Plus on avance en âge, et en apprentissage, plus on peut donc corser l'aventure, en insérant un vocabulaire plus complexe et des embûches additionnelles, comme épeler le mot de mémoire, sans avoir droit de jeter un coup d'oeil sur la carte.

Le dernier palmarès des jouets du magazine Protégez-Vous a attribué un six points — sur six — à Récréation, ce qui réjouit son auteur. On a trouvé le jeu un brin dispendieux (près de 40 $, le prix de la marque québécoise, explique le concepteur, qui a refusé la main-d'oeuvre étrangère à petit prix) mais d'un «grand intérêt», notant au passage que «les enfants étaient heureux d'apprendre de nouveaux mots».

«Je n'ai pas la prétention d'avoir inventé une méthode», explique Pierre Renaud, qui a simplement usé de sa créativité pour faire de l'aide aux devoirs, et poussé un peu plus loin que la moyenne en commercialisant son inventivité. «J'ai voulu mettre un peu de plaisir dans l'apprentissage, et ça fonctionne!»