Suis-je un « pur et dur »?

«Les nations naissent rarement dans la candeur. Je me suis souvent demandé si, toutes proportions gardées, le véritable coup d'État réalisé par Pierre Trudeau lors du rapatriement unilatéral de la Constitution en 1982 n'était pas l'acte fondateur de la nation canadienne. L'histoire le dira. Créer une nation, c'est faire un geste volontaire, toujours dramatique et parfois violent. Les pragmatiques à eux seuls peuvent difficilement accoucher d'une nation.» (Christian Rioux, Le Devoir, le 10 octobre 2004.)

En lisant cette lumineuse déclaration de Christian Rioux, je ne peux m'empêcher de regretter que Pierre Trudeau n'ait pas été indépendantiste. Cet homme avait le sens de l'histoire et de la politique. Il avait un projet national et il l'a imposé, même si cela a été fait contre la volonté de près du quart de la population canadienne. Ce que l'histoire retient surtout de lui, c'est qu'il fut le fondateur du Canada moderne.

Il est vrai que les nations naissent rarement dans la candeur, et il faudrait avoir la cécité politique d'un Bernard Landry et des leaders «pragmatiques» du Parti québécois pour croire que 51 ou 52 % de OUI à un référendum suffirait pour obtenir une souveraineté tranquille. Or, derrière le «radicalisme» de Bernard Landry lors du dernier conseil national de son parti, radicalisme que semble déplorer Michel David, on reste toujours fidèle à la stratégie étapiste chère à Claude Morin, même si les éléments du «plan Landry» sont en effet un peu plus radicaux. Mais s'il n'arrive pas à sortir de l'obsession référendaire, ce plan a cependant un mérite: il devrait faire porter les prochaines élections exclusivement sur la souveraineté du Québec. Le PQ ne devrait plus se présenter comme un parti de l'alternance voué à gérer une administration provinciale. Il aura comme mission essentielle et presque exclusive de préparer l'indépendance du Québec. Fini, donc, le double discours et les appels pathétiques de Bernard Landry qui, lors des dernières élections, demandait aux fédéralistes de voter pour lui.

Pourquoi le pouvoir ?

Il est possible, comme le souligne Michel David, que cette stratégie donne le pouvoir aux libéraux ou au parti de Mario Dumont. Et après? À quoi sert le pouvoir pour un parti souverainiste s'il ne peut réaliser ce pour quoi il a été fondé? À faire avancer la cause, répondraient David, Lisée et Morin. À la lumière du catastrophique score de 33 % lors des dernières élections, il ne semble pas que la cause ait tellement avancé. Elle avance peut-être bien plus lorsque ce sont des fédéralistes qui s'embourbent dans la gestion d'une province, de moins en moins gérable. Un parti politique qui veut avoir une envergure nationale ne doit plus se compromettre dans une gouverne provinciale. C'est la conclusion à laquelle sont arrivés de plus en plus de souverainistes.

Plutôt que de les caricaturer en les qualifiant de «purs et durs», comme les médias et M. David tendent à le faire, il vaudrait mieux s'attarder sur leurs motivations et leurs calculs politiques. Pour ce courant à l'intérieur du PQ, il est clair que l'étapisme a donné ce qu'il pouvait donner. Il faut maintenant aller plus loin, ne plus permettre aux Québécois d'avoir «le beurre et l'argent du beurre», c'est-à-dire d'avoir un gouvernement souverainiste dans un système fédéral. Le dramatique taux d'abstention au dernier scrutin provincial est d'ailleurs la preuve que ce scénario semble lui aussi épuisé. Il est temps de revenir aux vrais enjeux: il en va de l'avenir même du mouvement indépendantiste.

Enfin, il n'est pas évident qu'une défaite à un troisième référendum ait des conséquences politiques si graves que ça. Pas plus graves en tout cas que la défaite électorale d'un parti indépendantiste. Au contraire, si la question est très claire et qu'une partie très importante de la population continue de dire OUI, le débat reste ouvert. Mais si, après 40 ans de militantisme, le OUI est très minoritaire, alors le débat sera déchirant et se fera à l'intérieur du mouvement souverainiste.