Territoires en jeu

Christi Belcourt et Isaac Murdoch, «New Beginnings», 2014
Photo: Musée d'art de Joliette Christi Belcourt et Isaac Murdoch, «New Beginnings», 2014

Haute en couleur et en motifs tirés de la nature, la peinture de Christine Belcourt salue le mode de vie des Autochtones, et en particulier des Métis, son peuple d’origine. Un mode de vie teinté de spiritualité et pourtant terre à terre, si l’on peut se permettre : la survie de la planète que peint Belcourt depuis 25 ans passant par une attitude plus respectueuse de la mer, du territoire et de la faune et de la flore qui y vivent.

Engagée depuis toujours, Christine Belcourt l’est, pas de doute. Conçue par deux établissements ontariens, l’exposition Soulèvement : la force de la Terre mère, qui s’arrête cet été au Musée d’art de Joliette (MAJ), permet de le constater, avec éclat et justesse.

Trésor du Musée des beaux-arts du Canada, Water Song (2010-2011) prend valeur d’abrégé scientifique. Placé au centre de l’expo, il magnétise dès le premier regard par ses dimensions. La rigueur de sa composition — une fausse symétrie révélée par des détails qui rompent son harmonie — et la précision des motifs (végétaux, animaux) le rendent incontournable.

Dotée d’une trentaine de tableaux à l’acrylique réalisés entre 1996 et 2018, la rétrospective repose sur un double mandat : poser un bilan de mi-carrière et mettre en valeur une attitude différente de celle de notre époque anthropocentrique.

La diversité esthétique de la rétrospective est palpable, bien que deux traits reviennent tableau après tableau : la référence à la nature et l’importance du récit. Dans les dernières années, l’artiste semble avoir misé sur un excès de symbolisme, qu’elle fait ressortir par le traitement en aplat plus prononcé de ses compositions. Le résultat frappe peut-être plus, comme la figure féminine de Water Has no Flag (2017) par laquelle débute l’expo, il perd en subtilité.

Autrement, Christine Belcourt adopte un travail en superposition, entre un fond en aplat et des figures en pointillé, telle une succession de perles. Elle obtient ainsi des tableaux plus complexes et riches. Le propos, comme le motif, disparaît sous une forêt potentiellement décorative. Qui ne l’est pas.

C’est le cas de la peinture Water Song, citée plus haut, et de deux œuvres similaires, placées à ses côtés. Tiré des années 2008 à 2012, le trio célèbre, sur fond noir et en format paysage, l’exubérance de la vie sur Terre.

La cohabitation est possible dans ce monde de différences. Ces œuvres deviennent pour l’artiste des modèles, comme elle l’écrit au sujet de This Painting Is a Mirror (2012) : « Cette toile [reflète] toute la beauté qu’il y a en nous : chaque acte de gentillesse et de compassion, chaque preuve de sollicitude, chaque geste de générosité et de douceur. »

D’un océan à l’autre

Cet été, le Musée d’art de Joliette se fait le porte-étendard de l’altérité, quelque part entre la pensée postcoloniale et la critique des discours dominants. Après la salle consacrée à la peinture de Belcourt, le visiteur arrive dans celle occupée par les photos et vidéos de Jin-me Yoon. L’expo Temporalités depuis l’ailleurs, de nature rétrospective également, survole près de trente ans de création (1991 à 2019).

Les points communs entre les deux artistes sont plus nombreux que l’apparente distance qui les sépare. Malgré des décennies de pratique, les deux femmes nées dans les années 1960 sont méconnues au Québec et c’est comme si, à Joliette, par le biais de leurs corpus, on voulait faire du rattrapage culturel.

 
Photo: Musée d'art de Joliette Jin-me Yoon, «Rest», 2012

Jin-me Yoon, qui est quand même diplômée de l’Université Concordia, a fait des questions identitaires son principal sujet. Le topo biographique offert par le MAJ précise certes qu’elle est d’origine sud-coréenne. Son lieu de résidence par contre est décrit comme « la portion des territoires non cédés occupés par les peuples salish de la côte appartenant aux nations musqueam, squamish et tsleil-waututh ». Pas un mot sur Vancouver ni sur la Colombie-Britannique.

Ça n’a rien d’anecdotique. Dès une de ses premières séries photo, Jin-me Yoon cible nos rapports au territoire, en se mettant elle-même en scène. Dans Souvenirs of the Self (1991), elle confronte ses traits asiatiques à l’environnement de Banff, grande icône de l’être Canadian. Son look de touriste est renforcé par le support choisi : la carte postale.

Six images de cette série ont été reproduites en grand format pour l’expo Temporalités… et judicieusement placées dans les espaces de circulation. Leur mobilité et leur condition marginale, à la marge de la vraie expo, des vraies œuvres, ont subi une sorte de mise à jour.

Dans la salle réservée aux autres corpus, les images fixes ou en mouvement se répondent, éléments sonores aidant, avec bonheur, malgré les époques et les approches si distinctes. Le contenu autobiographique (en est-il vraiment ?) de la signature Jin-me contribue à tisser néanmoins un fil sinon narratif, du moins chronologique.

Par la contemplation ou des mouvements circulaires, par la répétition d’un geste ou des allers-retours dans le temps, l’artiste pose incessamment la question du « qui suis-je ? ». Ou du « qui est-on ? » C’est une autre série photo des années 1990, Touring Home From Away, qui porte le cœur de la réflexion.

Les images tirées d’un séjour à l’Île-du-Prince-Édouard multiplient les points de vue sur le patrimoine national (d’un Tim Hortons à un monument commémoratif de la guerre de Corée), ne serait-ce que par la position dos-à-dos de ses supports suspendus. Coast to Coast, ou de Vancouver à Charlottetown, dans ce cas, la question demeure la même : qu’est-ce qu’une nation, qu’est-ce que le Canada ?

Soulèvement : la force de la Terre mère / Temporalités depuis l’ailleurs

De Christine Belcourt / De Jin-me Yoon. Au Musée d’art de Joliette, jusqu’au 8 septembre.