Les pauvres devront prendre leur mal en patience

Québec - Les démunis qui s'attendaient à ce qu'un plan d'action visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale soit déposé le 5 mai, comme la loi adoptée en décembre dernier le prévoit, devront s'armer de patience. Encore.

Le nouveau ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, Claude Béchard, ne dispose pas de suffisamment de temps pour respecter le délai prévu à la législation. Qui plus est, l'impasse budgétaire de 4,3 milliards de dollars relevée par le rapport Breton rendu public mercredi pourrait rendre la mise en application de la loi antipauvreté plus difficile à court terme, sans pour autant mener le Parti libéral à revenir sur ses engagements.

«Il va y avoir un plan d'action, la loi est là, on va la respecter et on est en train de regarder tous les scénarios pour savoir quand on va déposer le plan d'action, qu'est-ce qu'il va y avoir dedans. Mais on vient juste d'arriver», a affirmé Claude Béchard en entrevue au Devoir.

Le nouveau ministre, assermenté mardi, estime qu'il n'a pas vraiment pu se pencher sur le dossier. «On va essayer de faire le mieux qu'on peut, le plus vite possible. C'est dommage, mais ce n'est pas nous qui avons déclenché les élections à ce moment-là. Alors, on vit avec ça. Dans les prochaines semaines, on donnera les échéanciers», a-t-il souligné.

Claude Béchard a reconnu que le gouvernement du premier ministre Jean Charest devra adopter un décret pour modifier la date du dépôt d'un plan d'action prévue par la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale. Cette législation a été adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale en décembre dernier. Le gouvernement Landry a toutefois tardé à adopter le décret mettant la loi en vigueur: il a attendu jusqu'au 5 mars. La législation prévoit le dépôt d'un plan d'action 60 jours plus tard, donc ce lundi, 5 mai, délai qui devra être modifié par le nouveau gouvernement. «J'ose espérer que les différents partenaires vont comprendre ça. C'est totalement hors de notre contrôle», a lancé le ministre de la Solidarité sociale.

Claude Béchard n'a pas été en mesure d'indiquer le moment exact du dépôt du plan d'action de son gouvernement. «C'est ça qu'on est en train de regarder avec le ministère. Pendant les élections et avec le changement de gouvernement, il y a eu des délais. On vient tout juste d'arriver. Je ne veux pas mettre de date. [...] Si j'arrivais demain matin avec un plan d'action, même si j'essayais de vous dire que c'est un plan d'action du gouvernement libéral, on ne me croirait pas», a-t-il affirmé.

Le ministère de la Solidarité sociale a d'ores et déjà préparé une ébauche de plan d'action. «Ils ont commencé à travailler un peu là-dessus. On regarde ce qui a été fait, si ça va, jusqu'où on peut aller», a-t-il souligné.

Claude Béchard implore d'ailleurs les groupes sociaux de lui donner un peu de temps et souhaite les rencontrer afin de leur expliquer la situation. «Ce que je demande aux groupes, c'est: faites-moi confiance. Je vais les rencontrer dans les plus brefs délais, peut-être la semaine prochaine. Ensuite, nous ferons connaître la suite des échéanciers pour le plan d'action. C'est un plan d'action sur cinq ans. Je ne veux pas que ce soit fait à la hâte, à la dernière minute. La lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, pour moi, c'est plus sérieux que ça.»

Des gestes attendus

Vivian Labrie, du Collectif pour une loi sur l'élimination de la pauvreté, n'a toujours pas eu de nouvelles de Claude Béchard. Dès l'assermentation du nouveau ministre, mardi, elle lui a fait parvenir une lettre réclamant une rencontre le plus tôt possible. «C'est un contexte difficile», a-t-elle soupiré lors d'un entretien téléphonique lorsque Le Devoir lui a appris que le dépôt du plan d'action était reporté. Mme Labrie était quelque peu exaspérée puisque le gouvernement Landry avait quant à lui attendu trois mois avant de mettre la loi en vigueur.

Vivian Labrie rappelle cependant que le Parti libéral avait pris l'engagement, dès l'automne dernier, de créer un barème plancher à l'aide sociale sous lequel aucune pénalité ne pourrait s'appliquer aux prestations minimales actuelles (523 $ par mois) et de rétablir la gratuité des médicaments pour les assistés sociaux et les personnes âgées bénéficiant du plein supplément de revenu garanti. Ces deux mesures représentent des factures de 47 et 23 millions de dollars respectivement, selon Mme Labrie. «Il y a des minimums comme ça qui ne peuvent pas attendre et pour lesquels le Parti libéral a pris des engagements précis. On va s'attendre à ce que ces mesures soient prises le plus rapidement possible. Il y a un budget qui va arriver, il faudrait qu'on voie des résultats. Il faut démontrer l'application de la loi dès la première année pour que les gens voient que cette loi, c'est du sérieux», a affirmé Vivian Labrie.

Claude Béchard n'a pas voulu garantir que des mesures antipauvreté seront proposées dès le budget 2003-04, qui sera déposé par le gouvernement Charest en juin. Il a cependant noté que les deux engagements du PLQ sur le barème plancher à l'aide sociale et le rétablissement de la gratuité des médicaments sont compris dans le programme libéral de septembre 2002, dont l'application, elle, ne commencera qu'en 2004-05. «C'est dans nos engagements. C'est dans notre plan, qui commence à compter du prochain budget», a-t-il dit. «Oui, on a voté pour cette loi et on est encore pour. Oui, il y aura un plan d'action. Mais je demande aux groupes de m'aider, de travailler avec moi là-dessus. Et on va le faire ensemble», a-t-il ajouté.

Impasse budgétaire

Une ombre au tableau: M. Béchard estime que l'impasse budgétaire de 4,3 milliards en 2003-04, relevée par l'ancien vérificateur général Guy Breton dans son rapport rendu public mercredi, ne lui permet pas d'espérer une marge de manoeuvre financière à court terme, du moins pour l'année 2003-04, afin de mettre bientôt en application des mesures pour lutter contre la pauvreté. «Mais notre plate-forme commence avec le budget 2004-05. C'est pour ça qu'il faut réussir à harmoniser, dans notre plan d'action, les engagements qu'on a dans notre plate-forme tout en tenant compte de la situation financière. On est dans une zone très complexe, avec une situation financière qui est là», a affirmé le nouveau ministre.

Un groupe de travail du Parti libéral sur la pauvreté, dirigé par Claude Ryan, avait présenté en 1998 un ambitieux rapport intitulé L'État québécois et la pauvreté, qui proposait pas moins de 176 mesures antipauvreté, dont une augmentation des budgets de l'État consentis à la sécurité du revenu. La plate-forme libérale, dévoilée en septembre 2002, fait moins état de mesures précises pour la lutte contre la pauvreté, mais Jean Charest s'est engagé par écrit l'automne dernier à consacrer des efforts suffisants pour lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale. Fait à noter, la lutte contre la pauvreté faisait partie du discours d'assermentation du premier ministre Jean Charest, prononcé mardi.