Francophonie - La jeunesse libanaise, un aller sans retour

Les étudiants de l’Université Saint-Joseph, à Beyrouth, ont manifesté hier en faveur des droits de l’homme et contre la présence syrienne au Liban (520 est le numéro de la résolution de l’ONU qui demande à la Syrie de quitter le pays). Les
Photo: Agence Reuters Les étudiants de l’Université Saint-Joseph, à Beyrouth, ont manifesté hier en faveur des droits de l’homme et contre la présence syrienne au Liban (520 est le numéro de la résolution de l’ONU qui demande à la Syrie de quitter le pays). Les

Beyrouth - «Comment s'appelle cette rue?» Rita Yazigi a toutes les misères du monde à se souvenir du nom des rues du centre-ville de Beyrouth. «Vous savez, on n'y est pas venus pendant 18 ans. Je ne connais rien, ici.»

À 28 ans, cette jeune Beyrouthine commence à peine à apprivoiser ce qui était un champ de bataille il y a dix ans. Traverser la rue de Damas, qui séparait l'est de l'ouest, c'était risquer la mort. Pendant toute la guerre, Rita n'a pas traversé à l'ouest. Avant la guerre, les habitants de l'est aimaient pourtant aller flâner près de la corniche ou prendre un verre au Café de Paris, rue Hamra.

Rita est née en 1973, deux ans avant le déclenchement des hostilités. La guerre, c'est toute sa vie. «C'était génial. On allait aux abris comme au terrain de jeu. On retrouvait nos amis. Les familles avaient mis des jouets en commun. C'était normal!»

Dix ans plus tard, le centre de Beyrouth est partiellement reconstruit, mais il est encore coupé des quartiers environnants par de grands terrains vagues. Les anciens immeubles coloniaux ont été rénovés et la jeunesse fait la fête tous les samedis soir dans les bars à la mode qui s'y sont ouverts. À moins qu'elle aille flirter autour de ce qui reste des anciens thermes romains.

Pourtant, Rita ne sera jamais vraiment tout à fait chez elle ici. «Il faut réapprendre à vivre ensemble. Pendant 18 ans, on a vécu repliés sur nos communautés. Mais encore faudrait-il qu'il reste des jeunes au Liban!»

Maintenant qu'elle attend son premier enfant, elle pense pour la première fois à quitter le pays. Comme ses trois frères, partis pour Houston, et comme le dernier, qui s'apprête à s'installer à Montréal. Dans quelques mois, elle sera la seule de sa famille à ne pas avoir quitté Beyrouth. Ses meilleurs amis sont depuis longtemps à Paris, à Montréal ou à Copenhague.

Demandez-le au premier venu: le Liban se vide littéralement de ses forces vives. Les universités de Beyrouth produisent des ingénieurs, des physiciens, des sociologues et des artistes pour le monde entier. C'est ce qui explique en partie l'engouement des Libanais pour les langues étrangères. Il faut absolument que les enfants parlent anglais et français pour pouvoir un jour travailler à l'étranger et aider la famille restée au pays.

Plus d'un jeune Libanais sur trois, entre 18 et 35 ans, déclare vouloir quitter le pays. Cette proportion atteint 43 % chez les hommes. On estime que plus de Libanais vivent hors du pays qu'à l'intérieur. Certains avancent le chiffre astronomique de dix millions d'expatriés. La réalité est probablement autour de quatre millions. La première ville libanaise au monde ne serait pas Beyrouth mais Rio de Janeiro!

Le Liban ne compte pourtant que quatre millions d'habitants. En fait, personne ne le sait exactement: le premier et dernier recensement date de 1932. Dans un pays aux équilibres religieux précaires, où le système électoral est fondé sur la confessionnalité (on compte 17 religions reconnues au Liban), personne ne souhaite que la réalité vienne bouleverser les anciennes certitudes. Imaginez que l'on apprenne demain que les musulmans sont plus nombreux qu'avant, comme on le soupçonne d'ailleurs. Ou, pire, que la jeunesse libanaise ne s'intéresse plus à la religion!

Pendant la guerre civile, l'exode a atteint des proportions astronomiques. Entre 600 000 et 800 000 Libanais auraient quitté le pays. 30 % d'entre eux auraient gagné les États-Unis et le Canada, 20 % se seraient installés dans les autres pays arabes et 13 % en Australie.

Une fois passée l'euphorie de la fin de la guerre, l'exode a repris de nouveau. Plus de dix ans après la guerre, le Liban se vide toujours de ses forces vives.

«C'est que la guerre n'est pas terminée, dit Rita Yazigi. Les coupables n'ont jamais été jugés et le Liban est toujours occupé.» Les manifestations sont systématiquement interdites. Le gouvernement n'hésite pas à mettre la clef dans les médias qui critiquent la Syrie. Comme la chaîne de télévision francophone MTV, fermée le mois dernier pour cause d'opinion antisyrienne.

Le remplacement du chargé plénipotentiaire syrien à Beyrouth, la semaine dernière, a été un événement plus important que la nomination d'un nouveau premier ministre. L'homme serait à la tête d'une cohorte d'agents infiltrés dans tout le pays, selon la rumeur ambiante.

Rita ne souhaite pas partir, mais elle s'y résignerait si son mari, un architecte, trouvait du travail à l'étranger. Après un boum immobilier «mené par le premier ministre Rafic Hariri et largement financé par l'argent saoudien», les projets de construction sont au point mort. À eux deux, Rita et son mari gagnent à peine 2400 $ par mois.

«À Beyrouth, il y a trop de tout», dit Rita. Trop d'immeubles reconstruits à prix d'or, trop de grands hôtels vides, trop de militaires en tenue léopard, trop de chefs religieux, trop de partis politiques, trop de diplômés, trop d'universités et, surtout, trop de jeunes pour un pays qui n'a qu'un billet aller à leur offrir.

«On ne peut pas vivre ici», confirme Rami Adwan, pourtant revenu de Paris pour faire carrière aux Affaires étrangères. «Ce n'est pas valorisant. Tous mes amis sont partis. Mais moi, je suis un peu fou.»

Il y a longtemps que le Liban n'a plus été appelé la «Suisse du Moyen-Orient». On reproche au premier ministre Hariri d'avoir tout misé sur le boum immobilier et rien sur le développement à long terme. Après les rêves de grandeur, les Libanais se sont réveillés avec la gueule de bois et une dette de 40 milliards de dollars. Deux fois le PIB du pays! Toute l'action du gouvernement, dans la Francophonie et ailleurs, est motivée par la crainte de se retrouver bientôt dans la situation de l'Argentine.

Le premier ministre a bien créé une TVA qui devrait rapporter 750 millions de dollars. Mais comment percevoir une taxe dans un pays où de grandes parties du territoire échappent à l'armée et où les chauffeurs de taxi ne donnent jamais de reçu? La fonction publique est pléthorique. Les plaisantins racontent qu'il faut au Liban trois personnes, «un chrétien, un sunnite et un chiite», pour faire le travail qu'une seule suffirait à abattre n'importe où ailleurs.

Et si la fourmilière religieuse, linguistique et culturelle qu'est Beyrouth pouvait devenir sa force? «Il y en a qui pensent encore que notre avantage est dans le ciment et les usines, dit Rami Adwan. Il est plutôt dans la culture et le savoir.» Prise en étau entre l'université américaine anglophone et l'université Saint-Joseph francophone, Beyrouth est probablement la ville du Moyen-Orient où le niveau de scolarité est le plus élevé. C'est là que la Bible fut entièrement traduite en arabe pour la première fois. Avec ses deux salons du livre, Beyrouth est depuis longtemps la capitale de l'édition en arabe. Un lieu où se rencontrent l'Orient et l'Occident.

Le dialogue des cultures, dit Rami Adwan, n'est pas que le slogan du neuvième sommet de la Francophonie. «C'est surtout un programme politique pour le Liban lui-même.»

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