Un ex-espion saoudien exilé au Canada dans la ligne de mire de l’Arabie saoudite?

Saad Aljabri, un ancien espion saoudien exilé au Canada, a déposé une plainte devant un tribunal de Washington accusant le prince héritier d'Arabie saoudite d’avoir tenté de l’assassiner en 2018.
Photo: Famille Aljabri via Agence France-Presse Saad Aljabri, un ancien espion saoudien exilé au Canada, a déposé une plainte devant un tribunal de Washington accusant le prince héritier d'Arabie saoudite d’avoir tenté de l’assassiner en 2018.

Un ex-espion saoudien exilé au Canada accuse le prince héritier Mohammed ben Salmane d’avoir tenté de l’assassiner. L’affaire lève un voile sur les jeux de l’ombre dans un royaume opaque et risque de révéler des secrets d’État.

Saad Aljabri a déposé le 7 août une plainte devant un tribunal de Washington, accusant le prince héritier, dit « MBS », d’avoir tenté de l’assassiner en 2018, peu après le meurtre du journaliste saoudien critique Jamal Khashoggi en Turquie.

L’ancien haut fonctionnaire de 61 ans y affirme que MBS a envoyé au Canada une équipe d’agents chargés de l’éliminer et de le démembrer de la même façon que Jamal Khashoggi l’a été.

« Personne ne souhaite la mort de M. Aljabri » plus que le prince héritier, souligne la plainte de 170 pages.

Une source proche du palais royal saoudien a rejeté en bloc ces accusations, affirmant que l’ancien chef espion fait face à de graves allégations de corruption.

Saad Aljabri était un assistant du prince Mohammed ben Nayef, qui a perdu son statut d’héritier du trône au profit de MBS lors d’une révolution de palais en 2017. L’éviction de l’ex-prince héritier l’a poussé à fuir.

Montrant dans sa plainte des échanges sur l’application WhatsApp avec MBS, M. Aljabri l’accuse d’avoir utilisé diverses tactiques pour obtenir son retour dans le royaume : offre d’un poste important, tentative de le faire extrader par Interpol, détention en mars de deux de ses enfants.

Secrets d’État

Un haut responsable saoudien a déclaré à l’AFP que le gouvernement préparait sa réponse à la plainte de M. Aljabri. Le Canada n’a, de son côté, pas démenti l’affirmation selon laquelle le pays aurait intercepté un commando saoudien.

D’anciens responsables de la CIA ont apporté leur soutien à M. Aljabri, saluant en lui un partenaire de longue date dans la « lutte contre le terrorisme ». La tenue du procès aux États-Unis soulève des interrogations dans la mesure où aucun des deux protagonistes n’est basé dans le pays.

M. Aljabri dit posséder des « informations sensibles, humiliantes et accablantes » sur le prince héritier, y compris des enregistrements qui seront rendus publics s’il est tué.

Il a offert un avant-goût des secrets d’État qu’il affirme détenir, assurant notamment qu’en 2015, le prince Mohammed ben Salmane a secrètement encouragé la Russie à intervenir dans le conflit syrien, révélation qui a provoqué l’ire de la CIA. Deux mois plus tard, les forces russes ont lancé leur intervention, éliminant de fait toute chance de victoire militaire pour l’opposition syrienne, que le royaume prétendait soutenir.

La source proche du palais royal voit dans la plainte de M. Aljabri une « campagne de communication ». L’affaire n’est, selon cette source, « pas solide » et ne repose sur « aucune preuve ».

Elle accuse M. Aljabri d’avoir détourné des milliards de dollars lors de son passage au ministère de l’Intérieur et lui reproche de vouloir « empoisonner les relations saoudiennes-américaines, compte tenu de ses relations » aux États-Unis.

« Risque politique »

L’envoi d’un escadron de la mort au Canada au plus fort de l’indignation mondiale pour le meurtre de Jamal Khashoggi, s’il est confirmé, montre qu’Aljabri présentait pour Riyad un « risque politique », estime la spécialiste du Moyen-Orient Bessma Momani.

« S’en prendre à des rivaux de cette manière montre également que MBS se considère comme intouchable », dit à l’AFP la professeure à l’Université de Waterloo, au Canada.

Les accusations de corruption contre M. Aljabri ont suscité le scepticisme de la communauté du renseignement américain.

« Tous les Américains qui connaissent M. Aljabri et l’Arabie saoudite et savent de quoi MBS est capable ne le croiraient pas », indique à l’AFP un ancien responsable de la CIA qui a requis l’anonymat.

« Je n’ai jamais connu un fonctionnaire étranger qui soit un meilleur expert en matière de lutte contre le terrorisme que Dr Aljabri », confie à l’AFP Daniel Hoffman, ancien directeur de la division Moyen-Orient de la CIA.

La semaine dernière, le département d’État américain a émis un reproche rare pour une administration particulièrement proche de Riyad. La détention des enfants d’Aljabri, Sarah et Omar, est « inacceptable », a-t-il jugé, demandant leur « libération immédiate ».

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