État islamique: un quotidien de règles et de châtiments

Des combattants des Forces démocratiques syriennes arpentaitent dimanche le village de Baghouz, en Syrie, au lendemain de la victoire contre le groupe armé État islamique.
Photo: Delil Souleiman Agence France-Presse Des combattants des Forces démocratiques syriennes arpentaitent dimanche le village de Baghouz, en Syrie, au lendemain de la victoire contre le groupe armé État islamique.

De la naissance à la mort de son « califat » autoproclamé, le groupe armé État islamique (EI) a un temps exercé un contrôle absolu sur une population atteignant sept millions d’âmes : son proto-État régissait tout, des services publics à l’impôt, en passant par l’habillement et l’éducation.

La reprise samedi de Baghouz, aux confins orientaux de la Syrie, par une force arabo-kurde a signé la fin de près de cinq années de férule djihadiste sur une zone autrefois grande comme la Grande-Bretagne, un pouvoir imposé à coups de châtiments corporels, d’embrigadement forcé et d’extorsion organisée.

À cheval sur la Syrie et l’Irak, le « califat » avait ses administrations, qui, à leurs débuts, ont pu attirer la bienveillance d’habitants s’estimant délaissés par leurs autorités. Très vite, le groupe EI a fait frapper sa propre monnaie, le « dirham du califat », comme le proclament les pièces que soldats irakiens ou combattants kurdes en Syrie ont conservées et exhibent aujourd’hui comme les reliques d’un cauchemar terminé.

Le groupe ultraradical avait aussi sa police, la redoutable « hisba », qui pouvait distribuer amendes ou coups de fouet à un homme dont l’haleine avait des relents de cigarette ou d’alcool, ou à une femme dont les mains ou le visage dépassaient du long voile noir que le groupe EI imposait jusqu’aux petites filles.

Ses tribunaux ordonnaient la mort, par décapitation, pendaison ou lapidation, ou emprisonnaient ceux qui ne payaient pas l’impôt, obligatoire. Ces châtiments corporels et autres exécutions étaient menés en place publique. Et tout le monde devait y assister, rapportent ceux qui ont vécu les années d’occupation djihadiste.

Les têtes coupées étaient ensuite exhibées ou les corps laissés des jours à pendre au bout des potences, « pour l’exemple » et pour « terroriser » un peu plus des habitants qui évoquent encore ces épisodes avec effroi.

Le silence des disparus

À Mossoul ou à Hawija en Irak, à Raqa ou à Baghouz en Syrie, de nombreux déplacés racontent la même histoire : celle d’une entreprise violente et mortifère régie par la bureaucratie. « Ils ont exécuté mon mari et ne m’ont jamais remis le corps, mais ils m’ont délivré un certificat de décès signé de l’État islamique », ont affirmé différentes femmes à l’AFP dans plusieurs villes reprises au groupe EI.

Il faudra des années pour découvrir le sort de ces disparus. Car les plus de 200 charniers laissés derrière elle par l’organisation ultra-radicale en Irak et les autres renfermant jusqu’à 5000 corps dans le nord et le nord-est de la Syrie repris au groupe EI doivent encore être ouverts. Quant aux prisonniers, un temps utilisés comme boucliers humains, personne ne sait ce qu’ils sont devenus.

Au sein de la minorité yazidie, la plus persécutée par le groupe EI, plus de 3000 membres manquent toujours à l’appel. En 2014, les femmes de cette communauté kurdophone pratiquant une religion ésotérique ont été arrachées de force aux leurs. Vendues aux marchés aux esclaves, elles ont été violées et mariées de force à des djihadistes qui les ont embarquées avec eux jusque dans leur dernier réduit.

« On faisait tout ce qu’ils réclamaient », racontait récemment à l’AFP Bessa Hamad, une Yazidie irakienne « achetée et revendue » six fois par des djihadistes avant de fuir l’ultime réduit du groupe EI en Syrie.

Les jeunes garçons yazidis, eux, ont été transformés en enfants-soldats avec lesquels leurs familles — pour ceux qui ont pu être retrouvés — peinent désormais à dialoguer et à renouer, tant ils ont été endoctrinés et entraînés à haïr la langue et la religion de leurs parents.

La loi de Dieu

Dès l’école, le groupe EI inculquait aux enfants son idéologie rigoriste et violente. Dans les livres de mathématiques, on additionnait des mitraillettes et des grenades. Dans les livres de contes, on défigurait les personnages, car toute représentation humaine était interdite.

Rencontré aux derniers jours du «califat», après s’être rendu à Baghouz, un partisan du groupe EI, Abdel Moneim Najia, affirmait à l’AFP que sous le « califat », « la loi de Dieu était appliquée ». Mais, ajoutait-il, le groupe djihadiste, qui ne cesse d’affirmer que toute autre loi est injuste, a failli lui aussi. « Il y avait des injustices, des dirigeants ont volé l’argent et abandonné le peuple », accusait-il.

Les griefs mêmes sur lesquels le groupe EI avait prospéré lors de sa percée de 2014 face à des Syriens et des Irakiens lassés de la corruption et de l’incurie rampantes dans leurs pays.

Des djihadistes déchus déposent les armes

Baghouz — Des djihadistes du groupe armé État islamique (EI) se sont rendus dimanche, au lendemain de l’annonce de la chute du « califat » de l’organisation ultraradicale, à Baghouz, dans l’est de la Syrie.

Parallèlement, les autorités locales kurdes ont prévenu la communauté internationale du « danger » posé par les cellules dormantes du groupe EI ainsi que par les « milliers » de djihadistes étrangers et leurs familles retenus en Syrie.

Dimanche, au pied de la colline surplombant ce qui fut le dernier lambeau du « califat », une équipe de l’AFP a pu voir des dizaines d’hommes avançant en file indienne pour grimper dans des camions.

« Ce sont des combattants du groupe EI qui sont sortis des tunnels et se sont rendus aujourd’hui [dimanche] », a indiqué à l’AFP Jiager Amed, un porte-parole des Unités de protection du peuple. Cette milice kurde est l’épine dorsale des Forces démocratiques syrienne (FDS), qui ont mené la lutte contre le groupe EI au sol. « On ne connaît pas leur nombre. Il se peut qu’il y en ait d’autres, cachés dans les tunnels », a-t-il ajouté.

Plus de 66 000 personnes ont quitté cette zone de l’Est syrien depuis le début du mois de janvier, dont 5000 djihadistes et 24 000 membres de leurs familles, selon les FDS.