L’affrontement direct entre l’Iran et Israël sème l’émoi

Des tanks de l’armée israélienne sont massés à la frontière avec la Syrie sur le plateau du Golan.
Photo: Menahem Kahana Agence France-Presse Des tanks de l’armée israélienne sont massés à la frontière avec la Syrie sur le plateau du Golan.

L’affrontement inédit jeudi entre Israël et l’Iran en Syrie pourrait se traduire par une recrudescence de tensions entre les deux pays, qui jusqu’à présent n’avaient jamais échangé de tirs de façon directe, soulignent des experts.

Le conflit israélo-iranien a connu une dangereuse escalade dans la nuit de mercredi à jeudi lorsque l’armée israélienne a mené des dizaines de raids aériens meurtriers contre des cibles iraniennes en Syrie.

L’État hébreu a affirmé qu’il s’agissait d’une riposte à des tirs iraniens sur la partie du plateau du Golan occupée par Israël. Riche en eau, le plateau du Golan surplombe la Galilée et le lac de Tibériade du côté contrôlé par Israël et commande la route vers Damas du côté syrien.

« C’est un affrontement historique », souligne Vahid Yücesoy, membre du Centre d’études et de recherches internationales (CERIUM). « C’est la première fois qu’il y a échange des tirs de façon directe », poursuit le doctorant en science politique à l’Université de Montréal.

Jusqu’à jeudi, les deux puissances ne s’étaient jamais affrontées directement. Historiquement, l’Iran avait toujours eu recours à son bras armé, le Hezbollah, pour affronter Israël.

Si leur paternité était confirmée, ces tirs de roquettes seraient une première attaque de la part de l’Iran contre des positions israéliennes dans l’affrontement à distance depuis des décennies entre les deux puissances.

La riposte israélienne est quant à elle d’une ampleur exceptionnelle en Syrie depuis le début de la guerre civile dans ce pays en 2011.

M. Yücesoy rappelle que ces hostilités se produisent un mois après l’attaque israélienne du 9 avril. L’État hébreu avait bombardé une base militaire syrienne à Homs, faisant quatorze morts, dont des officiers iraniens.

« Israël était très inquiet par rapport à la prolifération des forces iraniennes sur le territoire syrien. Il y a une présence accrue des Gardiens de la révolution surtout près de la frontière syrienne et c’était entre autres un des motifs de l’attaque d’avril », souligne M. Yücesoy.

Depuis cette attaque, il n’y avait pas eu de réplique, mais l’Iran avait promis une riposte, dit l’expert.

L’escalade des dernières heures arrive également au même moment où le président américain, Donald Trump, a annoncé son retrait de l’accord sur le nucléaire iranien.

« C’est certain que les Israéliens profitent de l’élan qui a été donné par le gouvernement Trump », souligne Sami Aoun, membre de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM et professeur titulaire à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), les missiles israéliens ont touché des bases au sud-ouest de Homs, ainsi qu’à Mouadamiyat al-Cham, à l’ouest de Damas, où se trouvent des combattants iraniens ainsi que du Hezbollah libanais et de la 4e brigade de l’armée syrienne. Les frappes ont tué vingt-trois combattants prorégime, dont dix-huit étrangers, a précisé l’ONG. L’armée israélienne aurait tiré environ soixante-dix missiles.

Le premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, a accusé l’Iran d’avoir franchi une « ligne rouge ». « Notre réaction a été en conséquence. [L’armée] a mené une attaque de grande envergure contre des objectifs iraniens en Syrie », a-t-il écrit sur Twitter.

L’armée israélienne a assuré ne pas chercher l’embrasement, tout en se disant prête à tous les scénarios.

L’Iran n’a fait aucun commentaire sur cette escalade, mais son président, Hassan Rohani, a affirmé que son pays ne voulait pas de « nouvelles tensions » au Moyen-Orient lors d’un entretien téléphonique avec la chancelière allemande, Angela Merkel. « L’Iran a toujours cherché à faire baisser les tensions », a dit M. Rohani sans mentionner les frappes.

Pour Nicolas Heras, analyste au cercle de réflexion américain Center for a New American Security, « Israël piaffe d’impatience et veut asséner un grand coup aux forces iraniennes en Syrie ». « Il est évident que [le premier ministre israélien] Benjamin Nétanyahou croit avoir le feu vert pour affronter l’Iran en Syrie, quelles qu’en soient les conséquences », a-t-il indiqué à l’Agence France-Presse. D’après lui, « les Israéliens sont persuadés qu’ils sont en train de vivre un scénario cauchemardesque dans lequel l’Iran avance en Syrie avec l’intention de lancer une guerre qui anéantirait » leur pays.

Les frappes israéliennes sont d’une ampleur sans égale de sa part en Syrie depuis des décennies, relève Eran Etzion, ex-directeur adjoint du Conseil national de la sécurité israélienne. « Nous sommes dans un processus d’escalade, mais nous n’en sommes qu’au début », prévient-il, même si, selon lui, le silence de Téhéran « pouvait indiquer que [l’Iran] ne veut pas d’une escalade totale ».

La Russie, intermédiaire

La Russie, alliée du président syrien, Bachar al-Assad, mais aussi interlocuteur de l’Iran et d’Israël, a un rôle déterminant à jouer, même si des experts font valoir combien la situation est volatile.

Le Kremlin a aussitôt fait part de sa « préoccupation » et dit espérer de la « retenue de toutes les parties », appelant les deux pays à résoudre leurs désaccords « exclusivement par les voies diplomatiques ».

Présente militairement depuis septembre 2015 en Syrie, la Russie s’est imposée comme un acteur clé au Proche-Orient.

« Le rôle de la Russie comme médiatrice est fortement apprécié dans la région. Ce rôle va se renforcer » si la crise entre Israël et l’Iran s’aggrave, estime Alexandre Krylov, spécialiste des Affaires étrangères à l’université russe MGIMO. « La valeur ajoutée de la Russie au Proche-Orient, c’est qu’elle garde de bons contacts avec des forces auxquelles d’autres acteurs de conflits régionaux refusent de parler : avec le Hamas, le Hezbollah, l’Iran, les Kurdes… »

Moscou constitue ainsi un pont entre l’État hébreu et Téhéran, à couteaux tirés depuis des décennies.

Avant même que les frappes aient lieu, Vladimir Poutine, investi lundi pour un quatrième mandat, avait reçu mercredi au Kremlin le premier ministre Benjamin Nétanyahou, à Moscou pour la deuxième fois depuis le début de l’année.

Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, était jeudi à Téhéran pour discuter des conséquences de la sortie des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien et assurer, selon Moscou, que les deux pays allaient maintenir une « étroite coopération » sur ce dossier.

Inquiétudes internationales

Dans un contexte d’incertitudes et de tensions régionales avivées par la décision du président Trump sur l’accord nucléaire iranien, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a demandé « un arrêt immédiat de tous les actes hostiles afin d’éviter une nouvelle conflagration ».

L’Union européenne a quant à elle appelé à la retenue face à une escalade « extrêmement inquiétante ». Londres, Paris et Moscou aussi.

« L’escalade des dernières heures nous montre qu’il y va vraisemblablement de la guerre ou de la paix », a prévenu Mme Merkel, dont le pays a dénoncé les « attaques iraniennes » et soutenu le droit d’Israël de se défendre.

Dans le repositionnement régional en cours dans la région vis-à-vis de l’Iran chiite, même Bahreïn, proche allié de l’Arabie saoudite sunnite sans relation diplomatique avec Israël, a affirmé que ce dernier avait « le droit de se défendre ».