Des civils attaqués à l’arme chimique?

Les forces du régime syrien avancent vers la ville de Douma, la dernière zone de l'opposition dans la Ghouta orientale, samedi.
Photo: Agence France-Presse / Stringer Les forces du régime syrien avancent vers la ville de Douma, la dernière zone de l'opposition dans la Ghouta orientale, samedi.

L’attaque chimique présumée du régime syrien contre la ville de Douma, en Syrie, a soulevé l’ire de la communauté internationale dimanche. Le Conseil de sécurité de l’ONU doit se réunir en urgence lundi à la demande de plusieurs pays membres.

Au moins 40 personnes, dont plusieurs enfants, ont été retrouvées sans vie dans leurs résidences et des abris, samedi. Les victimes seraient mortes par suffocation, selon des secouristes et des militants de l’opposition syrienne.

Près de 500 autres personnes ont été amenées dans des centres de santé de la région, souffrant de difficultés respiratoires et de sensations de brûlure dans les yeux. Dans un communiqué conjoint, la Défense civile syrienne et la Société médicale américano-syrienne — une organisation d’aide humanitaire — ont soutenu que les patients avaient une odeur s’apparentant au chlore et que certains avaient un teint bleuâtre, signe de manque d’oxygène.

Cependant, l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), qui dispose d’un réseau de sources dans le pays, a indiqué ne pas être en mesure de confirmer l’attaque chimique.

Le régime de Bachar al-Assad a tout de suite été montré du doigt, considéré comme l’initiateur de l’attaque survenue en zone rebelle, dans la Ghouta orientale. Des accusations niées en bloc par le régime syrien — soutenu par ses alliés, l’Iran et la Russie — qui a évoqué « une rengaine ennuyeuse » de la part de pays « qui soutiennent le terrorisme [au pays] ».

Ce n’est pourtant pas la première fois que le régime utiliserait un gaz chimique contre des régions rebelles, rappelle le professeur à l’Université de Sherbrooke Sami Aoun.

Il y a un an, une attaque au gaz sarin avait tué plus de 80 civils à Khan Cheikhoun, dans la province d’Idleb, dans le nord-ouest du pays.

De son côté, Rachad Antonius, professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal et spécialiste du Proche-Orient, se montre plus nuancé, rappelant le manque de preuve en présence. « Ce n’est pas du tout sûr que ce soit le régime syrien non plus. On a déjà vu des attaques chimiques des djihadistes mises sur le dos du régime dans le passé. »

Sans vouloir défendre le régime de Bachar al-Assad, qu’il n’hésite pas à qualifier de « criminel et sanguinaire », il soutient que les forces syriennes n’ont actuellement aucun intérêt à employer du gaz chimique contre les civils alors qu’elles gagnent chaque jour du terrain et reprennent les fiefs des rebelles.

L’attaque chimique présumée est survenue lors d’une reprise de l’offensive par les forces gouvernementales à la suite de l’effondrement d’une trêve avec le groupe rebelle Armée de l’islam (Jaich al-Islam).

Dimanche, des médias d’État ont indiqué que des rebelles syriens avaient accepté de quitter Douma après trois jours de bombardements et de tirs intensifs.

Ravagée par cinq ans de siège, la ville avait été au coeur du soulèvement du Printemps arabe de 2011 contre le président al-Assad.

Réactions internationales

La communauté internationale a vivement réagi dimanche. La France a fait état de son « extrême préoccupation », affirmant qu’elle assumerait « toutes ses responsabilités ». La Turquie, alliée des rebelles, soupçonne « fortement » le régime, et le patron de l’ONU, António Guterres, s’est dit « particulièrement alarmé » par le recours présumé au gaz.

De son côté, le président Donald Trump s’en est pris au régime syrien et n’a pas écarté la possibilité d’une réplique militaire.

« De nombreux morts, y compris des femmes et des enfants, dans une attaque CHIMIQUE insensée en Syrie », a tweeté le président américain au lendemain du drame, assurant qu’il faudra en « payer le prix fort ». Il a à cette occasion pointé la « responsabilité » de la Russie et de l’Iran et qualifié Bachar al-Assad « d’animal ».

Moscou a répliqué en mettant en garde Washington contre une intervention militaire animée par « des prétextes fabriqués » et qui pourrait « mener aux plus lourdes conséquences ».

Dans la foulée, la Russie a convoqué une autre réunion du Conseil de sécurité lundi, pour parler, non pas de la Syrie, mais des « menaces sur la paix dans le monde ».

La montée des tensions a poussé neuf pays membres du Conseil de sécurité à vouloir une rencontre au sujet de la Syrie lundi.

Mais d’ici là, « on n’est pas à l’abri d’une surprise, d’un [Donald] Trump fâché qui décide d’agir avant la rencontre. On peut s’attendre à tout et à rien dans ce conflit-là », lance le fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, Charles-Philippe David.

Il rappelle qu’il y a encore quelques semaines, le gouvernement de Donald Trump avait annoncé le retrait de ses troupes sur le terrain, avant de revenir sur sa décision.

Le professeur Sami Aoun ne s’étonnerait pas non plus d’une réponse militaire de la part du président américain. « Donald Trump est dans une position délicate. Il a capitalisé pendant longtemps sur sa distanciation de l’approche Obama en ce qui concerne le conflit syrien, il critiquait son manque d’action à se débarrasser du régime Assad. Maintenant il doit s’affirmer, montre sa propre position. »

Conflit sans issue ?

Mais aucune solution militaire ne peut résoudre la guerre en Syrie, qui perdure depuis plus de sept ans, croit Charles-Philippe David.

Après l’attaque chimique de Khan Cheikhoun en avril 2017, Donald Trump avait fait bombarder une base du régime syrien en représailles, mais voilà qu’un an plus tard, la situation est « tragiquement la même ».

Seul un accord de stabilisation de la Syrie, signé et respecté par les cinq principaux intervenants — soit les États-Unis, la Russie, l’Iran, la Turquie et l’Irak —, pourrait mettre un terme à ce conflit sans fin. « Mais pour ça, il faudrait que le président des États-Unis prenne le leadership et organise un vrai sommet », dit-il, sceptique quant aux chances que cela survienne prochainement.

À ses yeux, la communauté internationale a baissé les bras depuis longtemps. « Afflux de réfugiés, conflit violent, attaque chimique : on assiste à la mort à petit feu de la Syrie, mais rien ne se passe », déplore-t-il.

Une « démission » de la communauté internationale qui se fait ressentir dans bien d’autres situations conflictuelles dans le monde, selon lui, notamment la crise palestinienne ou encore la persécution des Rohingyas. Les grandes puissances — ayant des opinions très divergentes — peinent désormais à trouver un consensus pour pouvoir intervenir efficacement et instaurer la paix.

Frappes contre un aéroport militaire syrien

Damas — Des missiles ont frappé tôt lundi un aéroport militaire syrien, faisant plusieurs morts, peu après l’engagement des présidents américain et français d’apporter une « réponse forte et commune » à une « attaque chimique » ayant fait des dizaines de morts dans une zone rebelle près de Damas. « Plusieurs missiles ont frappé l’aéroport de Tayfur », a rapporté l’agence officielle syrienne SANA, affirmant qu’« une attaque américaine est soupçonnée » avant de retirer toute référence aux États-Unis. Le Pentagone a aussitôt réagi en assurant que ses forces armées « ne mènent pas de frappes aériennes en Syrie ».

Agence France-Presse