«Nous n’avons plus confiance en personne»

Le journaliste et réalisateur Behrouz Boochani
Photo: Michael Green Le journaliste et réalisateur Behrouz Boochani

Behrouz Boochani, 34 ans, est un journaliste originaire du Kurdistan iranien. Victime de répression du fait de son implication dans le mouvement nationaliste kurde, il a fui l’Iran en 2013 pour tenter de rejoindre l’Australie. Lors de la traversée en bateau depuis l’Indonésie, il a été arrêté par la marine australienne, puis transféré de force en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où il est prisonnier du camp de Manus avec 800 autres hommes depuis quatre ans. Il vit chaque minute en détention comme une « torture ».

M. Boochani n’a commis aucun crime. Mais à l’inverse du Canada, l’Australie suit une politique très dure à l’endroit des demandeurs d’asile qui tentent d’entrer sur son territoire. Leur demande est étudiée dans des centres de détention à Manus (pour les hommes) ou sur l’île de Nauru (pour les familles). En aucun cas ils ne pourront aller en Australie : Canberra s’attend à ce que ceux qui obtiennent le statut de réfugié soient réinstallés en Papouasie ou à Nauru — pays qui étaient autrefois des possessions australiennes —, ce que l’immense majorité d’entre eux refuse. Le but du gouvernement australien est de dissuader les migrants illégaux d’entreprendre le voyage, et ainsi d’asphyxier les réseaux de passeurs.

Les conditions de détention à Manus et à Nauru ont été dénoncées par Human Rights Watch et Amnesty International. Les enquêteurs de ces ONG ont notamment relevé de nombreux cas d’automutilations et de tentatives de suicide, alimentés par le désespoir et l’incertitude. Dans la dernière année, deux réfugiés en prise à des problèmes de santé mentale sont morts dans des circonstances troubles à Manus. La compagnie médicale contractée par le gouvernement australien pour prodiguer des soins aux demandeurs d’asile, International Health and Medical Services (IHMS), a indiqué au Devoir que toute demande de commentaire doit être adressée au département australien de l’immigration et de la protection des frontières. Au moment d’écrire ces lignes, ce dernier n’avait pas donné suite à notre courriel.

Pendant que Behrouz Boochani est coincé sur une île où il partage une tente « sale et bruyante » avec 40 autres hommes, son documentaire, Chauka, Please Tell Us the Time, voyage. Tourné en secret sur téléphone cellulaire à Manus, codirigé par le cinéaste iranien Arash Kamali Sarvestani, il a été sélectionné au festival du film de Sydney en juin, mais les autorités australiennes ont refusé au réalisateur kurde un visa pour participer à l’événement. Le film sera à l’affiche du festival du film de Londres en octobre, événement pour lequel M. Boochani tente sans trop d’espoir d’obtenir un permis de voyage. Entre-temps, avec ses compagnons d’infortune, il rêve des États-Unis. Voire du Canada.

 

La Cour suprême de Papouasie-Nouvelle-Guinée a déclaré le camp de Manus illégal et a ordonné sa fermeture, qui est prévue pour le 31 octobre. Les conditions de détention se détériorent-elles à mesure que cette date approche ?

La situation à Manus s’aggrave chaque jour. Depuis juillet, nous avons été mis sous forte pression pour accepter de quitter le camp et de vivre en Papouasie. L’eau et l’électricité ont été coupées dans une partie du camp. La salle des téléphones et une grosse partie des installations ont été démolies.

Mais la résistance s’organise : nous manifestons tous les jours à 14 h. Notre protestation est complètement pacifique, car nous pensons que le gouvernement australien n’attend qu’un prétexte pour ordonner l’attaque du camp et nous en expulser de force. Nous marchons en silence, puis allons nous asseoir face à la porte principale. Nous avons peur que l’Agence frontalière australienne vienne couper l’eau et l’électricité dans le reste du camp, chose que nous cherchons à en empêcher en manifestant.

Surtout, nous voulons dire aux Australiens et à leurs politiciens que nous ne voulons pas vivre en Papouasie-Nouvelle-Guinée, car nous ne sommes pas venus dans ce pays de notre propre chef. C’est l’Australie qui nous y a traînés de force. Ce pays n’est pas sûr pour les réfugiés et ne leur offre aucune perspective économique.

On imagine assez mal un pays comme la Papouasie-Nouvelle-Guinée, qui se classe 154e par son Indice de développement humain (IDH), entre le Cameroun et le Zimbabwe, être en mesure d’accueillir des réfugiés…

La Papouasie-Nouvelle-Guinée est remplie de gens très aimables, mais est en proie à de nombreuses formes de violence. La capitale, Port Moresby, se classe régulièrement parmi les villes les plus dangereuses du monde. Des résidants de l’île de Manus ont été impliqués dans des violences contre des réfugiés. Eux aussi sont fatigués de la présence du camp, qui leur est imposée.

Ce pays a une structure tribale, et environ 800 langues y sont parlées. Il est donc impossible pour des réfugiés de s’y intégrer. D’autant plus que l’économie, les infrastructures médicales et le système éducatif sont très rudimentaires… L’homosexualité est illégale, ce qui rend ce pays très dangereux pour des demandeurs d’asile ayant quitté leur pays en raison de leur orientation sexuelle.

Fait intéressant, la liberté d’expression est bien respectée dans ce pays. C’est probablement une bonne chose pour moi !

Face à une impasse concernant près de 2000 personnes, le premier ministre australien, Malcolm Turnbull, a conclu en novembre 2016 un accord avec Barack Obama portant sur un échange de réfugiés, que Donald Trump a par la suite qualifié de « stupide ». L’Australie a annoncé plus tôt cette semaine que 50 réfugiés quitteront Manus et Nauru pour s’établir aux États-Unis. En savez-vous davantage ?

Le département de la Sécurité intérieure américain a mené de nombreux entretiens avec les demandeurs d’asile au cours des neuf derniers mois. Les premiers réfugiés vont s’envoler pour les États-Unis cette semaine.

Nous sommes heureux que certains détenus recouvrent enfin leur liberté, mais nous demeurons inquiets : on ne nous a pas encore dit combien de personnes seraient acceptées par les États-Unis. Nous savons que, lors d’un entretien téléphonique, le premier ministre australien a dit à Trump qu’en vertu de l’accord passé avec Obama, il n’était pas dans l’obligation d’accepter quiconque de Manus et de Nauru, mais simplement de traiter nos demandes — qu’il peut donc rejeter. Nous attendons donc avec impatience de voir si les États-Unis accepteront d’autres personnes dans les semaines qui viennent.

Nous ne savons pas non plus ce qu’il arrivera aux réfugiés qui resteront à Manus. Je n’ai pour ma part jamais été interrogé par les officiels américains, il faut croire que je ne suis pas sur la liste, sans doute à cause du travail que je mène ici… Nous sommes environ 200 dans ce cas. Il y a beaucoup trop d’incertitudes, et nous n’avons plus confiance en personne.

Le Canada pourrait-il être une destination pour certains d’entre vous ?

Je peux vous dire que la plupart des réfugiés ont pensé au Canada au cours des quatre dernières années. Nous avons envoyé plusieurs lettres à votre gouvernement pour solliciter son aide. J’ai moi-même écrit une lettre à l’ambassade canadienne à Canberra pour lui demander d’enquêter sur mon cas, mais, malheureusement, elle n’a pas accepté ma requête et a dit qu’elle ne pouvait faire une telle chose. Mais le Canada reste un grand espoir pour nous afin de sortir de cet enfer.