Le Donbass au bord du gouffre russe

Les Ukrainiens craignent de perdre la région du Donbass aux mains des Russes.
Photo: Aris Messinis Agence France-Presse Les Ukrainiens craignent de perdre la région du Donbass aux mains des Russes.

Les bombes pleuvaient partout autour. Mais Arif Bagirov a gardé le cap. Alors que Severodonetsk était à feu et à sang, l’Ukrainien de 45 ans a enfourché son vélo à la fin mai pour pédaler jusqu’à Bakhmout, une ville du Donbass sous contrôle ukrainien située à une soixantaine de kilomètres de là. « Je suis l’un de ceux qui sont restés le plus longtemps, mais c’était devenu intenable, soutient l’homme au Devoir. J’ai quitté une ville morte. »

Bombardée sans répit par l’armée russe, la ville de Severodonetsk est la plus grande agglomération encore aux mains de l’armée ukrainienne dans la région de Louhansk, dans l’est de l’Ukraine.

Moins de 10 % des quelque 110 000 habitants de la ville seraient toujours sur place, selon les autorités. « Mais on ne voit personne dans les rues. Ils sont tous cachés, poursuit Arif Bagirov. La ville n’est pas entièrement rasée, mais toutes les infrastructures critiques — l’électricité, la connexion à Internet, l’eau — sont inopérantes. Quand des maisons se font frapper par des bombardements russes et brûlent, plus aucun secouriste n’intervient pour éteindre les incendies. »

Du début de la guerre à la fin mai, Arif Bagirov travaillait comme bénévole pour aider des personnes âgées restées à Severodonetsk. « La ville n’était pas militarisée. On ne menaçait personne, lâche-t-il indigné depuis Kiev, où il a trouvé refuge. Ce n’est pas une “opération militaire spéciale” [comme le dit Poutine] quand tu détruis une ville comme Severodonetsk, c’est un acte de guerre agressif. »

Selon le gouverneur de la région de Louhansk, Serguiï Gaïdaï, les bombardements russes se sont encore intensifiés lundi sur Severodonetsk, où un duel d’artillerie jumelé à d’intenses combats de rue avait lieu. Le gouverneur Gaïdaï a du même souffle accusé les Russes de « détruire tout avec leur tactique habituelle de terre brûlée » pour qu’il « ne reste plus rien à défendre ».

Photo: Courtoisie Arif Bagirov a quitté en vélo Severodonetsk.

Braver les bombardements

 

Daryna Safryhina, qui travaillait comme bénévole dans le Donbass à partir de Lyssytchansk — la ville voisine de Severodonetsk, également ciblée par d’intenses bombardements russes —, a elle aussi quitté la région de Louhansk il y a quelques semaines pour s’installer temporairement à Bakhmout, dans la région de Donetsk.

« On continue [notre travail humanitaire] en distribuant des médicaments, de l’eau et du pain dans les villages du Donbass qui ne sont pas tombés sous le joug russe, dit celle que Le Devoir a interviewée à quelques reprises depuis le début de la guerre. Ici, à Bakhmout, c’est un peu plus sécuritaire. Si les Russes encerclent la région pour couper les voies d’approvisionnement, ce sera un peu plus facile pour nous d’évacuer [que si nous étions restés à Lyssytchansk]. »

L’équipe de six bénévoles dont elle fait partie s’est installée dans une maison laissée vacante par un ami qui a quitté le pays avec sa famille. « On héberge 17 personnes dans la maison, en plus de notre équipe. » Certains jours, lorsque les routes sont trop dangereuses, le groupe bénévole est confiné dans son quartier général. « Ce n’est jamais sécuritaire [d’aller de village en village]. Mais il y a des journées où c’est carrément impossible. »

Dès que la situation le permet, Daryna Safryhina met son casque et son gilet pare-balles pour apporter de l’aide et du réconfort aux Ukrainiens restés dans le Donbass. « Ces journées-là, on se dit qu’on a pu apporter des bienfaits concrets. »

Mais de temps à autre, la jeune femme de 28 ans voit des Ukrainiens accueillir les Russes à bras ouverts. Une situation qui la laisse pantoise. « À Severodonetsk, il y en a qui ont presque embrassé les Russes en leur disant : “L’armée ukrainienne nous bombarde, vous êtes nos héros, on vous attendait !” Ça me rend folle. »

Photo: Courtoisie Daryna Safryhina distribuant des médicaments.

Les Russes « plus puissants »

À Kiev, lundi, Volodymyr Zelensky a déclaré que les forces ukrainiennes « tenaient bon » à Severodonetsk, mais que les Russes y sont « plus nombreux et plus puissants ». Le président ukrainien a convenu que la situation était « difficile » sur le front de l’est. Une réalité qui fait craindre à Daryna Safryhina que « l’Ukraine perde une partie de son territoire pour de bon ».

Devant l’incertitude quant à l’avenir du Donbass, Maksym Trunov, un homme d’affaires dont le commerce avait pignon sur rue à Lyssytchansk avant la guerre, a pris la décision de ne plus retourner chez lui, dans le Donbass. Sa femme et sa fille de 8 ans ont déjà quitté l’Ukraine pour s’installer au Canada, à Edmonton. Réaffecté à Kiev depuis le début de la guerre, Maksym Trunov n’attend que la levée de l’interdiction de quitter le pays imposée aux hommes pour prendre un aller simple pour le Canada avec ses fils de 18 et de 20 ans.

« On a vécu une guerre [en 2014], puis une deuxième guerre [cette année]. Je ne veux pas en vivre une troisième, dit-il en entrevue au Devoir. Je veux vivre dans un pays en paix. Même mon père, âgé de 74 ans, qui ne va pas venir au Canada avec nous, nous a recommandé de partir. »

Négocier ?

Face à l’étendue de la destruction et au coût humain extrêmement élevé de la guerre dans le Donbass, l’Ukraine ne devrait-elle pas chercher à trouver un terrain d’entente avec la Russie concernant l’avenir politique de la région ? Absolument pas, répond sans détour en entrevue la députée ukrainienne Lesia Vasylenko. « Si l’Ukraine cède ce territoire, la paix ne va pas durer, souligne-t-elle. Il va y avoir encore des guerres et des guerres, parce que les dirigeants autoritaires et terroristes ne s’arrêtent jamais. Si on cherche à les apaiser, ils prennent ça comme un signe d’encouragement pour continuer et prendre encore plus de territoires. »

En 2014, lors de la première invasion russe de l’Ukraine, la Russie a annexé la Crimée et a occupé les villes de Louhansk et de Donetsk. Huit ans plus tard, en 2022, l’armée russe a transgressé une nouvelle fois la frontière ukrainienne en cherchant à s’arroger encore plus de territoires, rappelle-t-elle.

« Si l’Ukraine perd le Donbass ou n’importe quel autre territoire, le monde entier va perdre la chance d’avoir une paix durable, lance la députée Vasylenko. Le gouvernement ne peut pas abandonner les Ukrainiens qui veulent vivre dans une Ukraine indépendante et démocratique, et les laisser aux mains d’un régime totalitaire. On se bat en ce moment pour le droit de chaque Ukrainien d’habiter en Ukraine. »

Avec l’Agence France-Presse

Deux avions d’un oligarque russe saisis

New York — Le secrétariat de la Justice américaine a ordonné lundi la saisie de deux avions appartenant à l’oligarque russe Roman Abramovitch, affirmant qu’ils avaient été utilisés en violation des sanctions prises contre la Russie après l’invasion de l’Ukraine. Les appareils, un Boeing 787-8 Dreamliner et un jet Gulfstream G650ER, auraient volé en territoire russe après la mise en place le 2 mars de régulations américaines sur les exportations. Les deux avions, d’une valeur de plus de 400 millions de dollars, sont d’origine américaine et leur propriétaire les a fait voler en mars jusqu’en Russie sans avoir demandé de licence spéciale de réexportation.

Agence France-Presse

Une visite diplomatique en Serbie annulée

Moscou — La Russie a fustigé lundi la fermeture « scandaleuse » et « hostile » par la Bulgarie, la Macédoine du Nord et le Monténégro de leur espace aérien à l’avion qui devait amener en Serbie le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov. « On a privé un État souverain de son droit d’exercer sa politique extérieure », a déclaré en conférence de presse M. Lavrov. Membres de l’OTAN, les trois pays ont invoqué les sanctions imposées par Bruxelles depuis l’invasion de l’Ukraine en février dernier. Le chef de la diplomatie russe, qui était censé rencontrer à Belgrade le président serbe, Aleksandar Vučić, son homologue Nikola Selaković et le patriarche de l’Église orthodoxe serbe, Porphyre, a été contraint d’annuler sa visite.

Agence France-Presse


À voir en vidéo