L’industrie du sexe courtise les Ukrainiennes

Si les Ukrainiennes ont toujours eu la cote dans le marché du sexe mondial, le jeu de l’offre et de la demande a carrément explosé ces derniers mois, constatent les organismes de lutte contre la traite de femmes.
Photo: Julia GR Si les Ukrainiennes ont toujours eu la cote dans le marché du sexe mondial, le jeu de l’offre et de la demande a carrément explosé ces derniers mois, constatent les organismes de lutte contre la traite de femmes.

Au lendemain du 100e jour de l’invasion russe de l’Ukraine, Le Devoir se penche sur les victimes invisibles du conflit: les femmes ukrainiennes ayant pris la route de l’exil, en proie à l’exploitation sexuelle et financière.

Des bars de danseuses qui affichent leur « solidarité » avec les femmes ukrainiennes en leur proposant de devenir effeuilleuses. Des invitations à faire des « rencontres chaudes » avec des « Ukrainiennes sexy » sur des sites de rencontres. Des clients qui échangent des informations sur les « nouveaux arrivages » en provenance de l’Ukraine dans les agences d’escortes et les maisons closes. Si les Ukrainiennes ont toujours eu la cote dans le marché du sexe mondial, le jeu de l’offre et de la demande a carrément explosé ces derniers mois, constatent les organismes de lutte contre la traite de femmes.

Depuis le début de la guerre, la Coalition contre la traite des femmes (CATW), basée à New York, observe ce qui se passe sur le « marché » en parcourant les sites où les clients s’échangent des informations sur les femmes qu’ils achètent pour des services sexuels.

« On a vu une augmentation de la demande de la part d’hommes qui s’informent régulièrement pour savoir si les femmes ukrainiennes sont arrivées au bordel du quartier », dénonce la directrice générale, Taïna Bien-Aimé.

En Europe, où le phénomène est mieux documenté, des groupes ont observé dès les premières semaines de la guerre que l’industrie offrait de jeunes femmes ukrainiennes comme de la « chair fraîche » sur les sites d’escortes, ajoute Diane Matte, coordonnatrice de l’organisme québécois Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). « Même ici, on peut en voir, mais pas autant qu’en Europe. »

À la mi-mai, le New York Post rapportait qu’à Las Vegas, le propriétaire d’un bar de danseuses affichait sa « solidarité » envers l’Ukraine sur un grand panneau publicitaire aux couleurs du drapeau bleu et jaune en invitant les femmes ukrainiennes à venir passer des auditions pour devenir danseuses érotiques. « C’était sa façon d’aider l’Ukraine », dit Diane Matte en soupirant.

Pour elle, il est clair que les stéréotypes associés aux femmes de l’Europe de l’Est pèsent lourd dans la balance. « Les blondes aux yeux bleus, ça fait partie du fantasme par excellence. L’industrie du sexe, qui est profondément raciste, fait de l’argent sur ce fantasme. Le propriétaire de ce bar de Las Vegas ne ferait pas ça si c’était des femmes venues d’ailleurs. »

Sur sa page Facebook, l’organisme français StopFisha, qui lutte contre la cyberviolence sexuelle, présentait en février dernier un document dans lequel il dénonçait le fait que les recherches pour les termes « ukrainian girls » et « ukrainian porn » avaient augmenté de façon fulgurante au cours des premiers jours de la guerre.

Une recherche rapide sur Google Trend permet de confirmer la hausse vertigineuse de l’utilisation des mots « ukrainian porn » dans les premières semaines du conflit, tant au Canada que dans l’ensemble des pays. Depuis, la demande s’est essoufflée et est revenue aujourd’hui à ce qu’elle était dans les mois précédant l’invasion russe.

Sites de rencontres

 

« Obtenez un rendez-vous chaud avec une Ukrainienne sexy. » Le message, bardé de cœurs, de feux et de baisers, s’est retrouvé dans la boîte de courriels d’un collaborateur de Taïna Bien-Aimé dès les premiers jours du conflit. L’annonce mène à un site de rencontres qui propose aux hommes de trouver l’âme sœur parmi ses « beautés ukrainiennes ».

Ce genre de sites spécialisés pour rencontrer des femmes ukrainiennes — qui jouent sur les stéréotypes de la femme belle et docile — existe depuis longtemps, mais il connaît un regain de popularité depuis quelques mois, selon Dimitri Berezniakov, propriétaire de l’agence matrimoniale ukReine.com, basée au Québec.

Alors que ses affaires périclitaient en raison de la forte concurrence sur Internet, l’homme d’affaires québécois d’origine ukrainienne, qui assure diriger une agence sérieuse, constate que « le nombre de visites a triplé » depuis le début de la guerre. « Par contre, c’est devenu compliqué d’avoir des femmes intéressées. Quand on est sous les bombes, on ne pense évidemment pas à rencontrer quelqu’un. »

Parmi les hommes qui cherchaient l’âme sœur, certains ont demandé à être mis en contact sans frais avec les femmes qui leur plaisaient pour leur offrir de l’hébergement. M. Berezniakov a refusé, mais il a tout de même fait une liste d’hommes prêts à aider et de femmes qui demandaient une assistance dans leurs démarches pour les mettre en relation.

Un cas a toutefois mal tourné, reconnaît M. Berezniakov. Une femme, contactée par un homme qui la guidait dans son périple à travers l’Europe pour se rendre jusqu’en France, aurait disparu à mi-chemin, quelque part en Roumanie. « Dès qu’on l’a su, on a arrêté tout ça rapidement. »

Des réseaux bien implantés

 

L’Ukraine est l’un des pays les plus ciblés par les trafiquants, et ce, depuis très longtemps, rappelle Delphine Pinault, coordonnatrice pour l’organisme CARE. Au Canada, on estime qu’environ 600 femmes et enfants arrivent au pays chaque année à des fins d’exploitation sexuelle. Les victimes viennent principalement de l’Asie et de l’Europe de l’Est.

« Des réseaux du crime organisé ayant des liens avec l’Europe de l’Est participent à l’introduction organisée au Canada de femmes de l’ex-Union soviétique, pour les employer dans des services d’escorte de la région du Grand Toronto, et peut-être dans des établissements de massage et des services d’escorte de la région de Montréal », peut-on lire dans un document gouvernemental.

Contactée par Le Devoir qui voulait savoir s’il y avait une recrudescence du trafic humain en provenance de l’Ukraine et si la vigilance avait été accrue, la GRC ne nous a pas répondu. De son côté, l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a renvoyé Le Devoir à son site Internet sur la traite des personnes aux frontières.

Congrès ukrainien canadien

 

Le Congrès ukrainien canadien (UCC), lui, s’inquiète pour ses ressortissantes. Dans une réunion d’organismes d’entraide pancanadiens qui s’est tenue le 29 mars dernier, on évoquait le risque que les femmes ukrainiennes tombent aux mains de trafiquants canadiens, comme en témoignent des notes d’allocutions auxquelles Le Devoir a eu accès.

En entrevue, le consul honoraire d’Ukraine à Montréal et ancien président du Congrès ukrainien mondial, Eugène Czolij, ne cache pas non plus son inquiétude. « C’est évident que nous sommes préoccupés. Il faut s’assurer que les femmes et les enfants qui quittent une situation infernale ne deviennent pas victimes d’une traite des êtres humains dans un autre pays. »

À l’échelle internationale, des informations sont distribuées aux femmes ukrainiennes afin qu’elles puissent connaître les risques, dit-il. À Montréal, une entente a été conclue avec la Ville pour que des vérifications soient faites sur les personnes qui se portent volontaires pour offrir du logement aux réfugiées sur le site de l’UCC. « On ne peut pas protéger tout le monde à 100 %, mais on essaie, avec nos différentes organisations, de donner le plus d’informations possible, car une personne avertie en vaut deux », résume M. Czolij.
 


Une version précédente de ce texte indiquait qu’une entente avait été signée avec la Ville de Montréal pour que des vérifications soient faites sur les personnes qui se portent volontaires pour offrir du logement. Une entente a plutôt été conclue. Nos excuses.

 

  

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