Le ton monte en fin de campagne

Comme Justin Trudeau il y a dix ans, le président a même enfilé des gants de boxe lors d’un déplacement en Seine-Saint-Denis. 
Photo: Francois Mori Agence France-Presse Comme Justin Trudeau il y a dix ans, le président a même enfilé des gants de boxe lors d’un déplacement en Seine-Saint-Denis. 

Les dés sont jetés. En ce dernier jour de campagne, les deux prétendants à la présidence française ont terminé leur périple d’entre-deux-tours en retournant sur « leurs » terres, dans des municipalités où ils étaient arrivés en tête au premier tour.

Alors que les plus récents sondages lui prédisent une confortable victoire, avec peut-être même 57 % des voix, Emmanuel Macron s’est rendu à Figeac, une petite ville industrielle où, 40 ans plus tôt, François Mitterrand était venu faire campagne. Normal, alors qu’il courtise l’électorat de gauche, en particulier celui du candidat de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon, arrivé troisième le 10 avril dernier.

Au moment de s’adresser à la foule, le président s’est retrouvé devant une banderole qui lui était hostile, affirmant que, « quand tout sera privé, on sera privé de tout ». La réplique ne s’est pas fait attendre : « Félicitez-vous d’être en démocratie. J’espère que ça pourra continuer, car le 24 avril, si ce n’est pas le cas, ça sera un autre choix. »

Depuis quelques jours, le ton a monté d’un cran. Comme Justin Trudeau il y a dix ans, le président a même enfilé des gants de boxe lors d’un déplacement en Seine-Saint-Denis. Il s’est surtout évertué à « rediaboliser », comme on dit dans les médias français, son adversaire Marine Le Pen, qu’il accuse d’« avancer masquée ». « Les fondamentaux de l’extrême droite sont là », avait-il affirmé plus tôt. « Madame Le Pen est l’héritière d’un père, d’un parti et d’une idéologie qui a aussi reposé sur beaucoup d’antisémitisme. » Une accusation qu’on n’avait pas entendue depuis longtemps.

À l’autre bout de la France, le ton n’était pas le même. Le choix « est simple » dimanche : « C’est Macron ou la France », a déclaré Marine Le Pen dans le petit marché d’Étaples, dans ses terres du Pas-de-Calais. Depuis deux jours, la présidente du Rassemblement national (RN) s’est faite elle aussi plus pugnace après un débat télévisé dont elle est sortie indemne, mais sans avoir été à l’offensive.

Plus tôt, sur Europe 1 et CNews, elle avait fustigé un candidat descendu de « l’Olympe » qui « n’aime pas les Français ». Selon elle, Emmanuel Macron « n’a eu de cesse de les mépriser, de les insulter, de les traiter avec brutalité. Tout son quinquennat a été une succession de phrases humiliantes pour les Français. » En visite dans un hôpital de Berck, elle a martelé qu’avec le report de la retraite de 62 à 65 ans que propose Emmanuel Macron, les Français vont « en prendre pour perpète ». « Un jeune qui entrera sur le marché du travail à 18 ans devra donc travailler 47 ans avant de pouvoir toucher une retraite pleine », a-t-elle souligné.

Abstention record ?

Dans cette élection où tout semble joué et où le président n’a fait campagne qu’à la dernière minute, il n’est pas étonnant que le débat télévisé de mercredi dernier ait enregistré la pire audience (15,6 millions) depuis que ces débats existent (1974). La chute est de 50 % par rapport aux années 1980.

Devant un scrutin sans grand suspense, les experts s’attendent à une abstention record. En hausse au premier tour, avec 26,31 % des inscrits, elle pourrait frôler les 30 % dimanche prochain. Un phénomène nouveau apparu en 2017, puisque jusque-là l’abstention avait toujours été moins forte au second tour. L’appel au vote « barrage » contre l’extrême droite pourrait notamment expliquer ce désintérêt.

Même si les candidats répètent à satiété que « rien n’est joué », comme l’ont fait hier Marine Le Pen et Emmanuel Macron, la plupart des analystes estiment au contraire que, pour l’essentiel, les jeux sont faits. Selon Le Figaro, les comparaisons avec les votes surprises en faveur de Donald Trump et du Brexit britannique, qu’a nommément évoqués le président sortant en entrevue sur BFM-TV, ne tiennent pas la route. Le temps est en effet révolu où les sondages sous-estimaient le vote en faveur du RN. Il a même été surestimé lors des dernières élections régionales.

Si l’abstention pourrait être importante à gauche, ce qui nuirait à Emmanuel Macron, selon les sondeurs, elle aurait aussi progressé chez les partisans de Jean-Luc Mélenchon qui envisageaient de se reporter sur Le Pen, et même chez ceux qui ont voté pour le candidat de la droite nationaliste Éric Zemmour (Reconquête) au premier tour.

« Si la dynamique de cet entre-deux-tours ne semble pas profiter à Marine Le Pen, c’est aussi parce que la candidate du Rassemblement national, contrairement à Donald Trump et aux partisans du “Leave”, reste très largement boudée par l’establishment », écrit Paul Sugy dans Le Figaro.

« Offensive éditoriale »

D’ailleurs, la presse française est pratiquement unanime à appeler à voter Macron. Sur le site de Radio France international, on parle d’une « offensive éditoriale contre Marine Le Pen ». Sous la plume de son directeur, Jérôme Fenoglio, le quotidien Le Monde a pris les devants en écrivant qu’« une victoire de Marine Le Pen […] ouvrirait un basculement irrémédiable de la France vers un modèle marqué par le clanisme, l’isolement et la violence, sans apporter de réponses aux crises climatiques, sociales et géopolitiques ».

Le journal catholique La Croix appelle à voter Macron même si cela, écrit-il, le pousse à « assumer un désaccord avec une partie de ses lecteurs ». Pour le quotidien communiste L’Humanité, si Emmanuel Macron est « l’adversaire », Marine Le Pen est « l’ennemie » !

Plus nuancée, la directrice du magazine Marianne, Natacha Polony, dit comprendre la colère suscitée par « une technocratie pénétrée de son sentiment de supériorité au point de considérer que son rôle consiste à faire le bonheur du peuple malgré lui, contre lui ». Elle estime pourtant que l’élection de Marine Le Pen « plongerait la France dans un chaos que seuls peuvent souhaiter les nihilistes et les adeptes de la politique du pire ».

Le titre de une du magazine a d’ailleurs été modifié à la dernière minute par l’intervention de l’actionnaire majoritaire de l’hebdomadaire, Daniel Kretinsky. Au lieu du simple constat « La colère… ou le chaos ? », l’actionnaire a imposé un message plus directif : « Malgré la colère… éviter le chaos ». La société des rédacteurs de Marianne a dénoncé « une attaque grave contre l’indépendance éditoriale » du magazine.

Depuis vendredi soir à minuit, toute propagande électorale est interdite en France, de même que toute entrevue dans les médias en attendant la première estimation des résultats, dimanche à 20 h. Ce qui n’empêchera pas, comme à l’habitude, les médias belges et suisses, qui ne sont évidemment pas soumis à la loi française, de publier des sondages de sortie des urnes beaucoup plus tôt.

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