En Moldavie, le destin chamboulé des Ukrainiens exilés

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des dizaines de réfugiés ukrainiens sont hébergés dans cette église évangélique à Chișinău. La Moldavie, un des pays les plus pauvres de l’Europe, accueille plus de 425 000 des quatre millions d’Ukrainiens qui ont fui leur pays depuis le début de l’invasion russe.

« Il y a la guerre, que dire de plus ? »

Olga, 37 ans, a les traits tirés. Elle se fait avare de confidences, comme si elle cherchait à éviter de ressasser l’angoisse des heures passées dans l’abri antibombe, le souvenir « des incessants pleurs d’enfants ». Là-bas, à Mykolaïv, Olga a vécu deux semaines de cauchemar. Sa ville, située dans le sud de l’Ukraine, est devenue le théâtre de féroces combats entre les forces de Kiev et de Moscou. « Mykolaïv tient encore debout, mais elle est sans cesse bombardée », souffle-t-elle. Olga souhaite taire son nom complet par crainte de représailles contre son mari, resté en Ukraine. « Je garde contact avec lui en permanence, j’ai les yeux rivés sur mon téléphone pour suivre les nouvelles chaque jour. » Décrétée par le président Volodymyr Zelensky le 24 février, le jour marquant le début de l’invasion russe, la mobilisation générale empêche les hommes de 18 à 60 ans de quitter le territoire ukrainien.

C’est en Moldavie voisine qu’Olga s’est réfugiée, le 9 mars, avec ses enfants de 7 et 13 ans, Kiril et Anna. Un choix de destination qui coulait de source pour la mère de famille, qui affirme ne pas vouloir « partir trop loin de l’Ukraine pour rester près de mes proches et amis, en attendant que la guerre s’arrête ». À Chișinău, elle est logée au parc des expositions de la capitale moldave, qui, dès le début de la guerre, a été transformé à la hâte en centre d’accueil de réfugiés. En cette fin mars, plus d’une centaine d’exilés venus d’Ukraine y sont logés, dans de petites chambres séparées par des cloisons, chacune équipée d’une table de chevet.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir L’hôtel «National» — un édifice abandonné situé en plein cœur de Chișinău — qui a été repeint aux couleurs nationales en solidarité avec l’Ukraine dans les premiers jours de la guerre.

L’errance : c’est ce qu’on ressent lorsqu’on déambule dans ce labyrinthe de chambres où somnolent des personnes au destin bouleversé.

Un élan de solidarité s’est aussi emparé des lieux, même si l’affluence a diminué depuis le début du conflit. À l’entrée du centre, des bénévoles servent des repas chauds ; là, des membres de l’aide humanitaire suisse ; plus loin, dans un local jouxtant une salle de jeux pour enfants improvisée, une montagne d’oreillers et de couvertures. Sur un tableau d’affichage, au milieu de dessins réalisés par de petits Ukrainiens, des annonces de toutes sortes à l’adresse des nouveaux arrivants : aide psychologique, appui financier pour les étudiants, informations sur l’ambassade ukrainienne en Moldavie, assistance pour animaux domestiques, offres d’emploi dans un salon de coiffure, aide pour personnes diabétiques… Dans un couloir, on trouve une buanderie improvisée et, plus loin, des douches et des toilettes mises à disposition des réfugiés.

Peu de moyens

 

Sur les quelque quatre millions d’Ukrainiens ayant fui leur pays, plus de 425 000 auraient franchi les frontières de la Moldavie. Et, de ce nombre, près de 100 000 seraient toujours sur place. Tout un défi pour la petite Moldavie et ses 2,6 millions d’habitants, déjà l’un des pays les plus pauvres de l’Europe, qui compte maintenant le ratio de réfugiés par habitant le plus élevé parmi les pays frontaliers de l’Ukraine.

« Nous nous en sortons pour l’instant, mais l’aide de l’étranger est primordiale, nous sommes à bout de ressources », confie une source gouvernementale interrogée par Le Devoir. « C’est surtout grâce à la mobilisation citoyenne que l’on parvient à faire face à la crise. »

Il faut dire que l’ex-république soviétique se trouvait déjà, avant le 24 février, dans une position géopolitique pour le moins délicate. La Moldavie n’est membre ni de l’OTAN ni de l’Union européenne. Depuis son indépendance, au sortir de l’URSS, en 1991, elle est également aux prises avec la Transnistrie, une région séparatiste proche du Kremlin située dans la partie orientale du pays, où seraient stationnés quelque 1500 soldats russes au nom d’une mission de « maintien de la paix ».

Soumise à une inflation galopante — 18,5 % pour le mois de février —, l’économie moldave, quasi exclusivement tournée vers l’agriculture, doit également faire face à un exode de sa population, qui part vers l’Europe de l’Ouest en quête de lendemains meilleurs. Et c’est sans compter sa forte dépendance aux importations de gaz russe.

Depuis plusieurs semaines, Chișinău appelle à l’aide pour tenter d’accueillir cette vague de réfugiés. « Faire face à cet afflux est l’un des plus grands défis que le gouvernement moldave a dû relever au cours des trois dernières décennies », a déclaré la première ministre, Natalia Gavrilita, dans un entretien au radiodiffuseur allemand Deutsche Welle, le 5 avril. Le jour même, des pays donateurs réunis à Berlin ont convenu d’octroyer 659,5 millions d’euros en soutien à la Moldavie. Une semaine plus tard, le Fonds monétaire international approuvait lui aussi une aide supplémentaire de 267 milliards de dollars « pour aider la Moldavie à faire face à l’impact de la guerre en Ukraine et à la flambée des prix internationaux de l’énergie et des denrées alimentaires ».

« Les jours se ressemblent »

Dans la petite chambre du parc des expositions de Chișinău qu’elle partage avec son fils, Oksana Tyronksana exprime de la gratitude à l’égard de l’accueil reçu en Moldavie.

Arrivée mi-mars, elle raconte l’effroi d’entendre les tirs d’artillerie résonner de plus en plus fort, de savoir la ligne de front se rapprocher inexorablement. « On entendait les vibrations des explosions plusieurs fois dans la nuit. À 15 kilomètres, où ma mère et ma sœur habitent, il y avait des combats, et une base militaire non loin. » Oksana raconte aussi l’impuissance qui l’a saisie quand elle a appris, dans les premiers jours du conflit, qu’elle ne pouvait pas fuir dans l’immédiat. Trop risqué de prendre la route en raison des bombardements constants. Et puis, plusieurs infrastructures étaient aussi bloquées.

Originaire de Mykolaïv, la jeune mère ukrainienne peut pousser un soupir de soulagement : la voilà en sécurité. Mais elle regrette sa vie d’avant. Idem pour son petit garçon, Yura, quatre  ans, qui regarde des dessins animés sur le lit à côté d’elle. « Il ne comprend pas ce qu’on fait ici. Il se souvient de son vélo à la maison et dit ‘‘maman, je veux faire du vélo’’. Il comprend que ce n’est pas son endroit de vie habituel », explique d’une voix douce Oksana, qui travaillait dans une station-service en Ukraine. À Chișinău, elle découvre la réalité d’une réfugiée de guerre. Un quotidien fait de mélancolie, de langueur, d’ennui, d’heures à consulter son téléphone, à s’inquiéter pour ses êtres chers restés en Ukraine. Des « jours qui se ressemblent », admet Oksana.

À une vingtaine de kilomètres de la capitale, en bordure d’une forêt, le sanatorium Bucuria Sind a aussi ouvert ses portes. À l’instar de cet établissement datant de l’ère soviétique, plusieurs établissements de santé moldaves se sont mis à héberger des Ukrainiens.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Oksana partage avec son fils une petite chambre au parc des expositions de Chișinău.

« Je m’excuse, c’est un peu le désordre », lance Anastasia Andraschuk, 27 ans, en ouvrant la porte de la chambre du sanatorium où elle a trouvé refuge début mars. On y découvre un grand lit défait, des peluches, des couches et des vêtements de poupon. Anastasia et sa fille, Iryna, un an, ont quitté la ville portuaire d’Odessa en voiture ; son mari y est encore. « Peut-être que nous resterons en Moldavie jusqu’à la fin avril, et si la guerre perdure, nous irons en Autriche », explique l’Ukrainienne aux cheveux noirs. À Odessa, « avant d’avoir un bébé », Anastasia était entraîneuse de volleyball. « Nous avions une maison, un garage, une vie en Ukraine. Jamais je n’aurais pensé devoir laisser tout cela. En quittant mon pays, j’étais très nerveuse. Je me rassurais en me disant que ce n’était qu’un voyage comme un autre. Peut-être était-ce une manière de ne pas tomber dans la folie. »

Au sanatorium Bucuria Sind, Anastasia Andraschuk a retrouvé une relative sérénité. Avec les beaux jours du printemps, elle se met au vert. « On se réveille, on mange, on va marcher avec les enfants à l’extérieur. La météo est plus clémente. Mais c’est un peu le même jour tous les jours. » À chaque repas, la cafétéria se bonde de réfugiés. « Il doit y avoir 300 ou 400 personnes ! Ce sont des mères avec leurs enfants, il est très rare de voir des familles complètes. »

Un étage en dessous, un jeune blond timide pianote sur son téléphone, calé dans un fauteuil. Tymofhy Suraiev est arrivé avec sa famille il y a peu de Dnipro, une ville de l’Est ukrainien. En traversant la frontière, il a eu quelques sueurs froides : « [Les gardes-frontières ukrainiens] ne voulaient pas me laisser partir au début. » À quelques mois de ses 18 ans, Tymofhy était bientôt mobilisable pour servir dans l’armée ukrainienne ; l’un de ses amis s’est même déjà enrôlé dans la défense territoriale.

La guerre a mis un terme aux études de Tymofhy en soudure, une profession pour « laquelle [il] n’a plus aucun intérêt ». À vrai dire, Tymofhy semble avoir perdu ses repères. « La guerre, c’est quelque chose de terrible, personne ne devrait avoir à vivre ça un jour. » Il aimerait avoir un travail, en Moldavie ou dans l’ouest de l’Europe.

Un besoin viscéral de rentrer

 

Valentina, elle, veut retourner au plus vite dans sa maison de Kiev, où elle a « tout pour vivre, de l’eau, de l’électricité ».

Cette enseignante à la retraite en veut à son fils, qui l’a conduite jusqu’à la frontière et l’a incitée à s’exiler en Moldavie pour sa sécurité. « Je veux qu’il revienne me chercher. Je veux revenir à Kiev, à pied ou en faisant de l’auto-stop s’il le faut. Tout le monde me suppliait de partir de l’Ukraine, on a fait mon sac pour moi. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Bien qu’elle soit reconnaissante de l’accueil aux réfugiés en Moldavie, Valentina réclame avec ferveur que son fils la fasse revenir à Kiev. «Je veux mourir sur ma terre natale», dit-elle.

Depuis le 2 mars, cette Ukrainienne de 81 ans, qui demande que son anonymat soit préservé, est logée dans un ancien hôpital en banlieue d’Otaci, tout près de la frontière avec l’Ukraine, à plus de 200 kilomètres au nord de Chișinău. L’établissement a été rénové en vitesse par les autorités pour accueillir des réfugiés, et Valentina ne peut qu’exprimer sa reconnaissance. Dans la pièce qu’elle occupe seule, son élégant béret vert est posé sur le lit adjacent, à côté de son vieux téléphone portable. « Je reçois beaucoup d’appels de proches pensant que je suis toujours en Ukraine, qui veulent savoir si j’ai besoin de quoi que ce soit. »

Valentina a le visage ridé, des plombages dorés, la silhouette frêle et parle d’une voix forte. Elle a aussi les yeux mouillés et les sanglots dans la voix. La solitude de l’exil la rend triste ; voilà deux crises cardiaques qu’elle endure depuis qu’elle est partie d’Ukraine. « Je veux vraiment que mon fils revienne me chercher, je ne vois pas d’intérêt à rester ici », de répéter Valentina.

Elle a un besoin viscéral de rentrer, un besoin qui ne connaît pas la peur : « Je veux mourir sur ma terre natale. »

Avec Iurie Proca

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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